• Après un vingtième siècle américain, le vingt et unième sera-t-il chinois ?

    par Pierre MARSAL

    6 juin 2021

     

    Faut-il le craindre ou l’espérer ? Tout et son contraire se disent à ce propos, témoignant de la méconnaissance que l’on a de ce sujet, de la Chine, de sa civilisation, de ses contraintes et de ses ambitions.

    Pourtant il n’y a aucune ambiguïté. Le nouveau Plan quinquennal 2021-2025, élaboré pour le centième anniversaire du Parti communiste en 2021, « Vision 2035 », annonce clairement la couleur : ce n’est rien d’autre qu’un plan de bataille pour faire du pays une « nation moderne », leader mondial aux niveaux scientifiques, technologiques, économiques, sociaux et environnementaux. Le défi est énorme, mais jouable. Faut-il s’en étonner ? Peut-être. Mais il faut d’abord essayer de comprendre. Comprendre un pays et une civilisation qui ne faut pas regarder et juger au travers de nos lunettes occidentales.

    Voici quelques sources d’incompréhension et quelques questions qui peuvent se poser.

    1) La Chine n’est pas un pays démocratique : le progrès humain est-il possible dans un tel contexte ?

    De fait, depuis au moins l’époque légiste, c.-à-d. depuis au moins huit siècles avant notre ère, la hantise de la population était le risque d’instauration du chaos. Depuis lors, dans un Etat très centralisé, totalitaire, l’individu s’efface derrière la Loi. Un quasi-contrat est passé entre le peuple chinois et l’empereur Fils du ciel, même le plus despotique, « d’où ce dernier tire sa légitimité et peut être retiré à l’intéressé à tout moment, dès lors qu’il n’en parait plus digne » (1). Après bien d’autres, Xí Jìnpíng perpétue ce système et renforce son pouvoir. Tout en étant assis sur un siège éjectable s’il échoue dans son entreprise.

    2) Le système politique chinois se revendique du communisme, idéologie qui a échoué à être mise en pratique partout ailleurs : comment la Chine peut-elle concilier les objectifs qu’elle affiche et la fidélité à cette doctrine ?

    On peut sans doute trouver une réponse doctrinale dans les écrits de Máo Zédōng : s’appuyant sur les textes de Engels il écrit : « Dans l’histoire de la connaissance humaine, il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde l’une est métaphysique, l’autre dialectique ; elles constituent deux conceptions du monde opposées » (2). Pour aller à l’essentiel : la première considère les choses du monde comme isolées, éternellement immobiles, immuables, sans intervention extérieure. Alors que la seconde, la dialectique matérialiste, le changement est inhérent aux choses.

    Le fait est que les Chinois sont assez peu ouverts à la notion de métaphysique, séparant la Nature et l’Etre, au point que la traduction d’Aristote dans leur langue y a posé des problèmes difficiles. Certains (des jésuites sinologues) ont essayé d’inventer le néologisme d’« hypophysique » ! Par contre l’idée de dialectique, avec l’emblématique opposition des principes du Yin et du Yang, est au cœur de la pensée chinoise. En fait ce qui rapproche les Chinois du marxisme-léninisme c’est son fondement dialectique.

    3) Pourtant les Chinois ont opté pour le mode de production capitaliste avec une efficacité remarquable (3), en l’adaptant évidemment à leurs présupposés idéologiques. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale ?

    En fait ce sont surtout des pragmatiques : ils utilisent ce qui fonctionne sans se poser de questions éthiques. En retard sur les Occidentaux, dominés et humiliés par eux (et par les Japonais) jusqu’au début du vingtième-siècle, ils ont su rebondir en utilisant tous les outils qui ont fait la force de ceux-ci : la science, la technologie, les systèmes monétaire et économique. D’élèves ils sont en passe de devenir des maîtres.

    Ce n’est pas par incapacité qu’ils avaient manqué le train du progrès. Heinz Wismann explique l’avance des peuples inspirés par le christianisme par le fait que, distinguant l’Eternel intemporel de son incarnation visible, terrestre, ils le recherchent dans celle-ci en cherchant à la comprendre et à la maîtriser, en développant sciences et techniques (4).

    4) Dans ces conditions faut-il redouter un impérialisme ou une domination chinoise ?

    Certains imaginent que la Chine pourrait être animée du désir de réactualiser une vieille notion qui date du premier millénaire avant notre ère, le  tiān xià, qui est parfois traduite par l’expression « Céleste empire », mais qui mot à mot signifie « ciel » et « dessous ». Il évoquait alors une idée de monde central, la Chine, entourée de peuples barbares (le mot Chine, Zhōngguó, signifie mot à mot « milieu » et « pays »). La Chine pourrait être tentée de rechercher cette unification harmonieuse du monde qui n’a jamais été réalisée, ni par l’empire romain, ni par la prétention à l’universalisme chrétien (5).

    L’activisme chinois actuel pourrait donc nous faire redouter une telle velléité impérialiste (route de la soie, investissements dans le monde entier, aide à la construction d’infrastructures dans les pays du tiers-monde, récemment distribution de vaccins, etc.). Autant d’initiatives, souvent apparemment désintéressées, mais susceptibles de procurer des moyens de pouvoir, ou de générer des obligés.

    Pourtant il ne faudrait pas fantasmer : la préoccupation essentielle de la Chine n’est pas de conquérir le Monde, elle est de pourvoir à ses besoins actuels et futurs. Il faut savoir par exemple que ce pays ne dispose que de 9 % des terres cultivables du monde mais qu’il doit nourrir près de 19 % de la population mondiale (6). Et cela vaut aujourd’hui aussi pour beaucoup d’autres biens comme les composants électroniques.

     

    Pierre Marsal (6/06/2021)

     

     

    (1) José Frèches, Il était une fois la Chine, 4500 ans d’histoire, XO Editions, 2005.

    (2) Máo Zédōng, De la contradiction, in. Quatre essais philosophiques, Pékin, 1937, Ed. en langues étrangères, 1967.

    (3) http://discussions.eklablog.com/est-ce-la-fin-du-capitalisme-a187269498

    (4) https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1320979x/f1

    (explications entre les minutes 15 et 20)

    (5) Zhao Tingyang, Tianxia, tout sous un même ciel, Editions du Cerf, 2018.

    (6) Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch, La Chine au risque de la dépendance alimentaire, Presses universitaires de Rennes, 2017.

     

    « Sommes-nous soumis à des ordres, à des croyances?Les parents d'un enfant, c'est son père et sa mère »

  • Commentaires

    1
    Pierre M.
    Lundi 28 Juin à 17:16
    Pierre M.

    A l’occasion du centenaire du Parti communiste chinois (PCC), le « Monde Diplomatique » (N° 808, juillet 2021) apporte des précisions qui vont dans le même sens, dans un article intitulé Que reste-t-il du communisme en Chine ?


     


    A la suite des échecs de ce pays au début du XXe  siècle, la conviction des nationalistes était que « seul un Etat fort, dominé par un parti unique, peut moderniser la Chine et lui permettre de s’imposer face aux puissances impérialistes ». Deux voies ont été suivies, celle du Guomindang de Tchang Kaï-chek et celle du PCC de Mao Zedong. C’est cette dernière qui l’emportera, mais les objectifs et les méthodes étaient les mêmes.


     


     Le résultat est que la Chine est aujourd’hui la deuxième économie du monde (ou même la première mesuré en parité de pouvoir d’achat). En contrepartie « l’introduction de l’économie de marché et l’accélération de la croissance sont allés de pair avec un augmentation exponentielle des inégalités ». Mais aussi longtemps que le régime assurera « une petite prospérité pour tous » la population acceptera la tutelle envahissante du PCC.


     


    Mais, ajoute l’article, « si le contrat social n’est pas respecté, si la population n’a plus le sentiment que son destin est lié à ceux du Parti et de la nation, le second siècle du PCC risque de tourner court ».

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