• Brèves considérations sur l'art

    par Pierre MARSAL

    2 mai 2021

     

    Le format de ce blog de discussion ne se prêtant pas à de longs exposés, on se contentera de consigner ici quelques réflexions qui mériteraient plus amples débats.

     

     L’art, spécificité humaine, n’est que dévoilement

    Depuis les Grecs anciens, nous savons que l’évolution des événements et des choses a deux origines, la physis et la poièsis. La physis (la nature) est l’évolution naturelle des composants (les étants) de l’Etre tels qu’ils se révèlent d’eux-mêmes, spontanément, à nous. La poièsis est l’acte humain, artisanal ou artistique, qui contribue à cette révélation, qui fait exister autre chose que ce qui existait jusqu’alors. Dans son activité, l’être humain est donc fondamentalement artiste.

    Cet artiste n’est en aucune manière un créateur, il n’est qu’un révélateur en ce qu’il fait advenir, dévoiler, ce qui était latent dans l’Etre : il ne fait qu’actualiser des potentialités. Pour reprendre le fameux exemple du bloc de marbre narré par Aristote, sous le ciseau du sculpteur c’est la statue d’Apollon qui se forme. Mais, potentiellement, cela aurait pu être toute autre effigie. Ou bien rien du tout.

    Et les potentialités sont indénombrables. Emile Borel, fameux mathématicien français, avait ainsi estimé que n’était pas nulle la probabilité pour qu’un singe, tapant au hasard sur des touches de machine à écrire, parvienne à réécrire « Hamlet » si on lui en laissait le temps. De la même façon, Jorge Luis Borges imaginait la « bibliothèque de Babel », une bibliothèque tellement grande qu’elle contiendrait tous les textes publiés et non encore publiés dans toutes les langues de l’Univers. La « musique algorithmique », initiée par Pierre Barbaud et développée à l’IRCAM, permet de reconstituer des menuets de Mozart ou des extraits de symphonies de Beethoven. Et même d’en recomposer.

    L’artiste, au sens large de ce terme, n’est donc pas celui qui crée. C’est celui qui dévoile une partie de cet univers. Artiste au sens large faut-il dire, car ce peut aussi bien être le peintre avec sa palette, ses pinceaux et ses couleurs, que le scientifique avec ses équations. E = mc2 est également un dévoilement artiste récent d’une réalité intemporelle.

     

    L’artiste, entre liberté et contrainte

    Avec sa palette picturale ou musicale, l’artiste a donc une infinité de façons de s’exprimer. C’est selon sa sensibilité, son habilité, son éducation, sa formation, sa culture, les moyens dont il dispose. Il est très influencé par le contexte dans lequel il se trouve. Ainsi la peinture chinoise a-t-elle une spécificité unique en son genre, en représentant la tension qui existe entre le « il y a » et le « il n’y a pas », entre la présence et l’absence, l’apparition et la disparition, la forme et l’informe (François Jullien). La liberté de l’artiste s’exerce dans la limite de ces contraintes culturelles.

    Quoiqu’on puisse en penser cette liberté n’est pas entière, elle est souvent bridée par des contraintes de sujétion, financières en particulier : les artistes travaillent sur commande. Par exemple les remarquables peintres du Quattrocento se voyaient-ils imposer de représenter leurs mécènes dans leurs toiles et compter la nature, la proportion et la quantité de couleurs à utiliser.

    Qui plus est, les artistes eux-mêmes peuvent s’imposer des contraintes rigides. Il en va ainsi des écrivains de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) comme Raymond Queneau ou Georges Pérec, un des exploits de celui-ci ayant été d’écrire un livre entier sans utiliser une seule fois la voyelle « e » (La disparition). Il existe d’autres ouvroirs intitulés Ou-X-po, comme l’Oupeinpo (ouvroir de peinture potentielle) créé par l’inventeur des Objets introuvables, Jacques Carelman.

     

    L’art, libérateur ou enchaîné

    Il est banal de constater que l’art répond à un besoin profond de l’humanité. Depuis les origines de l’espèce humaine, il aide à la compréhension du monde dans lequel nous vivons, il contribue à son enchantement. Il matérialise l’idée de Beau que Platon comme Aristote identifiaient à côté du Bien. Mais il fait plus, il a une fonction sociale ou sociétale. Car, contrairement à Hegel qui prophétisait la « fin de l’art » comme vestige du passé, l’art est plus vivant que jamais.

    Certes, dans le passé, les détenteurs du pouvoir politique ont voulu laisser leur marque dans les domaines des Arts (les grands empereurs chinois depuis la dynastie Qín, Périclès, les Médicis, Louis XIV…). Mais cette fonction va plus loin. Pour Heidegger, la technologie moderne modifie dangereusement les rapports des humains à la Nature, en exigeant de celle-ci plus que qu’elle n’est disposée à nous offrir spontanément. L’art serait un antidote car il accueille ses bienfaits sur le mode de la pro-duction et non de la pro-vocation.

    Est-ce à dire que l’art et l’artiste sont des contestataires de l’ordre établi ? Bien sûr dans l’histoire on a rencontré des artistes marginaux (François Villon) ou « maudits » (Verlaine), mais le plus souvent ils étaient soumis économiquement aux puissances politiques ou financières qui leur passaient commandes. C’est surtout au début du siècle précédent que l’art et des artistes, organisés en mouvements, entreprirent de contester l’ordre régnant et les normes établies (dadaïsme, surréalisme, cubisme, lettrisme, expressionnisme, Bauhaus, dodécaphonisme,…, plus récemment situationnisme, happenings, street-art). Derrière toutes ces contestations pointait souvent une critique du système économique et politique dominant, le système capitaliste et ses suppôts de « l’ordre bourgeois ». Pendant un temps il est vrai, ces bons bourgeois, après avoir condamné tout ce qui n’entrait pas dans les règles de l’académisme bienséant (impressionnisme, Van Gogh, Modigliani…), ont fini par adorer ce qu’ils rejetaient, au point parfois de se faire piéger comme ils le méritaient (la peinture de Boronali). Il faut adorer le bizarre, l’inattendu, le grotesque, de peur de passer pour un benêt.

    Enfin la « critique artiste » de la société capitaliste (Luc Boltanski, Eve Chiapello), fondée sur son oppression et son inauthenticité, s’est substituée à la « critique sociale » qui dénonce ses inégalités, mais avec moins d’efficacité et en divisant les groupes porteurs de ces critiques.

     

    La valeur de l’art

    Quelle est la valeur d’une œuvre d’art ? N’est-il pas dégradant de la mesurer en unités monétaires ? Qu’ont de commun avec un bien commercial le sublime  alléluia du Messie de Haendel, qui semble inspiré par un être intemporel, la bouleversante huitième symphonie inachevée de Schubert, la danse qui fait dire au Zarathoustra de Nietzsche qu’il ne pourrait croire qu’en un Dieu qui saurait danser, les éphémères mandalas indous ou bouddhistes qui visent à jeter des ponts symboliques entre monde matériel et hypothétiques mondes spirituels ?

    Il existe en fait aujourd’hui un véritable « monde de l’art » (artworld, Arthur Danto, Howard Becker) qui a une forte dimension sociale et économique et dans lequel la création est le fruit de multiples interactions entre l’artiste et son environnement. La moindre n’est pas la dimension financière. Mouvement venu surtout d’outre atlantique, aujourd’hui l’art est d’abord un marché, revanche d’un système capitaliste qui s’empare de toute création humaine pour la dévoyer. En témoignent les ahurissants exemples récents de l’œuvre de Bansky autodétruite et de l’achat clandestin du Salvator mundi attribué à Leonard de Vinci (acheté 450 millions de dollars). Ce n’est pas l’artiste qui est valorisé, c’est son nom et l’œuvre qui porte son nom. Et puisque c’est la rareté qui fait le prix, c’est l’œuvre princeps, quand bien même les technologies modernes pourraient reproduire aisément des clones de plus en plus identiques.

     

    Une culture « élitaire pour tous »

    Pierre Bourdieu a mis l’accent sur l’importance de la culture dans la reproduction sociale. Dans un artworld de plus en plus dominé par le pouvoir de l’argent, l’accès à l’art, élément essentiel du patrimoine culturel, ne devrait pas demeurer un privilège. C’est en ce sens qu’il faudrait se mobiliser pour défendre une culture « élitaire pour tous », selon le bel oxymore d’Antoine Vitez. Sans oublier le caractère universel de la culture, c’est-à-dire cette faculté de s’enrichir de nos différences.

    A une époque où les réseaux électroniques fleurissent et se répandent, peut-être pourrait-on réaliser enfin ce beau projet d’une « Université humaniste à distance » que proposait Michel Serres en 2005. Université « dont la diffusion, en ligne, par les réseaux électroniques, prendrait pour programme commun, en toutes langues, ce Grand Récit appartenant à la planète et à l’humanité entières ».

     

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  • Commentaires

    1
    Pierre M.
    Jeudi 13 Mai à 10:38

    Relisant La promesse de l’aube de Romain Gary, un des plus beaux livres sur l’amour maternel avec Le livre de ma mère d’Albert Cohen, j’y trouve le passage suivant. Passage dans lequel l’auteur explique comment, à dix ans, après une expérience ratée de « magie » destinée à exaucer ses vœux d’enfants, il prend la décision suivante.

    « Ce fut sans doute ce jour-là que je suis né en tant qu’artiste ; par ce suprême échec que l’art est toujours, l’homme, éternel tricheur de lui-même, essaye de faire passer pour une réponse ce qui est condamné à demeurer comme une tragique interpellation ». Il explique plus loin que rien d’autre que l’art n’est à la mesure de son besoin et que « le goût du chef-d’œuvre venait me visiter et ne devait plus jamais me quitter ».

    Ce goût, cette quête de « l’absolu » s’exprime dans l’œuvre artistique.

    C’est en ce sens aussi que l’art est libération.

     

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