• Enfin le vingt et unième siècle ?

    par Pierre MARSAL

    14 novembre 2020

     

    Il est curieux de constater que les siècles réels ne coïncident pas avec les dates du calendrier. Aux temps où l’Europe dominait la planète les changements de la marche du monde peuvent être datés : 1715 à la mort de Louis XIV, 1815 avec la fin de l’Empire français, 1918. Aujourd’hui 2020 ?

    Il est de fait que, pour tout processus dynamique – et la société en est un –, les grands changements, mutations, métamorphoses, catastrophes, crises… qu’importe le terme employé, ne se font pas dans la continuité. Ce sont des changements brutaux, parfois des ruptures, qui s’opèrent lorsque des forces d’évolution s’opposent à des forces de conservation. Le choc est d’autant plus violent qu’est forte la résistance au changement, comme dans le cas des tremblements de terre. L’imago d’un insecte ne ressemble pas à sa larve. Le monde d’après 1918 n’était plus celui d’avant 1914.

     

    Coup de tonnerre dans un ciel sans nuages ? Des penseurs de nationalités, de sensibilité politique, de champs disciplinaires différents avaient pressenti l’avènement de telles crises : l’historien allemand Georg Gervinus, le philosophe italien Giuseppe Ferrari au XIXe siècle. Plus remarquable fut l’analyse de Pierre Kropotkine, anarchiste et savant de haut niveau (il fut un des propagateurs de la pensée de Darwin). Dans l’analyse qu’il faisait de la société de son temps, il prévoyait – et souhaitait – une très proche et très violente explosion sociale : « Si la révolution s’impose dans le domaine économique, si elle devient une impérieuse nécessité dans le domaine politique, elle s’impose bien plus encore dans le domaine moral » (Paroles d’un révolté, 1885, p. 19). Mais ce qui frappe à la lecture de son ouvrage, ce ne sont pas ces professions de foi sans cesse répétées, ce sont ses analyses qui demeurent d’actualité, derrière un vocabulaire pourtant très dépassé (par exemple du terme « agiotage » pour décrire l’utilisation du marché des capitaux à des fins contraires à l’intérêt productif). Analyse pertinente, mais prévision erronée : il n’y eut pas de révolution mondiale. A moins que la boucherie de 14-18 n’ait servi de catharsis, de sanglant exutoire.

     

    Pour ce qui nous concerne aujourd’hui, outre les écrivains de fiction, longue est la liste des auteurs détaillant déjà les dangers menaçant notre société : les excès de la croissance (Club de Rome, 1972), l’économisme (Claude Julien et le Monde diplomatique), la société de consommation (Jean Baudrillard, 1970 ; Pierre Clastres, 1972), l’aliénation de l’homme (Herbert Marcuse, 1968), l’organisation sociale et administrative (Cornélius Castoriadis, 1974 ; Pierre Rosanvallon, 1981), la société du spectacle (Guy Debord, 1967 et 1990), le développement inégal (René Dumont, 1988), le modèle économico-industriel (Michel Aglietta, 1976), l’oubli du vivant (René Groussard et Pierre Marsal, 1998), les décalages entre culturel et social (Roger Chartier, 1990) et, d’une façon plus générale, la modernité (Alain Touraine, 1993). Etc., etc. Une mention particulière doit être faite de Jacques Robin, créateur et animateur du fameux « Groupe des Dix »1 montrant l’asservissement de la culture par la technoscience : « La crise actuelle de l’occident ébranle les sources mêmes de notre vie individuelle, sociale, culturelle et morale » (Changer d’ère, Seuil, 1988, p. 61).

     

    Au total tous les ingrédients expliquant l’émergence d’une future crise majeure de notre civilisation étaient assemblés. Sans pour autant pouvoir prévoir ce qu’il allait advenir. C’était plutôt l’idée diffuse qu’ « il n’est pas possible qu’il ne se passe pas quelque chose ». Mais quoi ? Les risques de pandémie n’étaient pas ignorés. En témoigne par exemple le cri d’alarme lancé à la fin des années 1980 par la Commission sur la recherche en santé pour le développement réunie par l’OMS. Ou encore un rapport de l’OTAN de 2009 (Multiple Futures Project: Navigating towards 2030), ou diverses études de la revue Futuribles. Ou encore par Bill Gates en 2015. Mais il ne semble pas – sauf erreur de ma part – qu’on ait pu imaginer l’impact de cette apparition sur l’ensemble des secteurs de notre société. La crise est globale comme le suggérait Jacques Robin dans la citation ci-dessus. Mais elle n’affecte pas que le seul monde occidental. Et elle ne fait que débuter.

     

    En tout cas elle balaie toutes les certitudes passées, toutes les règles qui semblaient essentielles il y a peu, comptables et financières par exemple. Elle contribue à inverser des processus qui paraissaient inéluctables comme la mondialisation. Elle participe à l’accroissement des inégalités sociales, à l’augmentation de la pauvreté, à une recrudescence de la violence. Elle restreint les libertés individuelles dont la lente progression constituait un des acquis fondamentaux des temps passés. Elle modifie les relations inter-individus et leur libre circulation. Elle réduit le champ de la gouvernance démocratique quand un Conseil de défense reproduit le mode de fonctionnement du Comité de salut public du temps des guerres révolutionnaires. C’est que nous sommes « en guerre ». On pourrait multiplier ces diagnostics et s’interroger sur la réversibilité de ces processus. Que restera-t-il de ces changements, les uns conjoncturels, mais beaucoup structurels, quand les effets de la pandémie se seront dissipés ? Il est bien difficile de le dire.

     

    Il est certain qu’on ne reviendra pas à la situation antérieure. Il serait intéressant de réfléchir à divers scenarii prenant en compte les certitudes et les incertitudes du présent. Mutation, révolutions ? Un nouvel équilibre en ressortira sans doute, différent du précédent. Mais cette attente est éprouvante.

     

    Comme Hermann Hesse le faisait dire à l'un de ses personnages : « La vie humaine ne devient une vraie souffrance, un véritable enfer, que là où se chevauchent deux époques, deux cultures, deux religions.... Il y a des époques où toute une génération se trouve coincée entre deux temps, entre deux genres de vie, tant et si bien qu'elle en perd toute spontanéité, toute moralité, toute fraîcheur d'âme » (H. Hesse, Le loup des steppes 1931).

     

    1  Le Groupe des Dix comprenait aussi : Henri Atlan, Jacques Attali, Robert Buron, Joël de Rosnay, Henri Laborit, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard, Michel Serres.

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 15 Novembre 2020 à 17:05

    Je suis d'accord avec l'essentiel de ton papier. Il y a cependant un point que je relativiserais quelque peu : la question des libertés versus la stratégie anti-Covid19. Tu compares l'existence du Conseil de Défense sanitaire au fonctionnement du Comité de Salut Public de la Révolution française. C'est franchement exagéré. D'abord, il ne s'agit de traiter ici que des questions sanitaires liées au coronavirus alors que le CSP s'occupait de tout ; ensuite le CSP décidait et non pas conseillait, ce qui se traduisait souvent par des envois à la guillotine, alors que le conseil de défense cherche les meilleures solutions pour le bien commun, même s'il ne réussit pas toujours. Ce sont deux raisons majeures pour rejeter ta comparaison.

    Certes, il convient de rester vigilant sur cette question, afin de ne pas aller trop loin dans la réduction des libertés, qu'on nous dit provisoire. Mais quand j'entends certains hurler très fort parce qu'on les oblige à porter un masque, ce qui serait liberticide, j'aurais tendance à dire que si un feu rouge m'oblige à m'arrêter pour éviter des accidents, c'est une atteinte à ma liberté tout aussi critiquable, ni plus ni moins, que l'obligation de porter un masque qui a la même finalité.

     

    2
    Pierre M.
    Mardi 17 Novembre 2020 à 18:50

    Deux réponses brèves.

    1) Je ne critique pas plus le Conseil de Défense que je n’aurais critiqué le Comité de Salut Public à une époque où la France était en péril, en guerre à l’extérieur comme à l’intérieur. Ce dont il faut prendre garde c’est que ce qui est légitime en période de crise profonde ne doit pas être pérennisé. Les lois d’exceptions doivent être réservées aux périodes exceptionnelles. En  France on a trop tendance à accumuler lois et règlements chaque fois qu’un événement imprévu survient. Et on « oublie » de les sortir de l’arsenal juridique une fois la crise passée. Ce peut être dangereux pour la démocratie.

    Par ailleurs plus de liberté entraîne plus de risques. Et donc plus de responsabilités. Il importe donc de fixer des limites : exemple de la ceinture de sécurité.

    Si un jour la France est brutalement attaquée par un de nombreux « ennemis héréditaires » (nous avons fait la guerre sur presque tous les continents), il est évident que pour se défendre il ne faudra pas attendre que nos deux Chambres s’entendent sur un texte publié au JO !

     

    2) Je n’admire ni les Chinois, ni les Japonais, je cherche à comprendre. Il est de fait que la question de l’individualisme occidental a fait l’objet de nombreux débats universitaire. Il est de fait que toutes les civilisations n’ont pas la même conception. Ainsi le grand anthropologue Louis Dumont opposait l’idéologie individualiste de l’Occident à la conception holiste en Inde. Je crois (à vérifier) que dans certains peuples « premiers » les individus ne posséderaient pas de patronyme.

    L’hypothèse que je faisais était que le comportement plus collectif des peuples d’Extrême-Orient, tout systèmes politiques confondus, était dû à cette "auto-contradiction performative" : le collectif a plus de valeur que l'individu, car le collectif promeut l'individu.

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