• Infirmières versus traders...

    par Pierre MARSAL

     

    L’économie en tant que science est concernée dans tous les actes de la vie individuelle et collective dès lors que « l’individu maximise quelque chose », comme l’écrivait Edward Lazear, économiste américain contemporain cité par André Orléan. Bien-être, santé, loisirs, que chacun d’entre nous cherche évidemment à maximiser, sont donc particulièrement concernés. Surtout en cette période où l’irruption brutale de la Covid-19 provoque un choc sanitaire et économique.

    Les gazettes, les médias, fourmillent en ce moment de doctes considérations sur ces sujets. Il n’est donc pas question d’y revenir ici. Attachons-nous seulement à examiner ce que cet événement nous révèle sur la hiérarchie des valeurs à prendre en considération.

    Un des fondements théoriques – pas le seul – de l’économie néolibérale dominante aujourd’hui est ce qu’on appelle le marginalisme. En rupture avec les « classiques » (Ricardo, Marx) qui estimaient que la valeur d’une marchandise réside dans le travail qu’elle a nécessité, les tenants de cette école, dont le français Walras fut un des pionniers, fondent la valeur des choses sur leur utilité.

    Dans le désert un verre d’eau a plus de valeur qu’un lingot d’or. Et cette utilité décroit à mesure que la quantité s’accroît. La rareté est un des paramètres de cette utilité : une ressource pléthorique ne vaut rien (on ne paie pas l’air que l’on respire), une ressource très rare est très coûteuse. D’où cette idée que la valeur d’un bien dépend des dernières unités disponibles. D’où ce nom de « marginalisme » : les marginalistes ne raisonnent pas sur les quantités globales, mais sur les quantités additionnelles (ou supplémentaires ou marginales). Et cette façon de procéder favorise le calcul : la quasi-totalité des modèles micro et macroéconomiques utilisés comme aide aux décisions de politique d’entreprises ou d’Etats sont fondés sur cette problématique. Si les calculs sont souvent complexes, l’idée est très simple : tant qu’un euro investi ou dépensé dans une production rapporte plus d’un euro, on continue à produire. S’il rapporte moins on arrête. Pour employer le jargon consacré : l’optimum est atteint lorsque le coût marginal est égal au produit marginal.

    Cette logique est redoutable. Ainsi la valeur d’un chômeur, ressource excédentaire, est nulle. Un chômeur ne vaut rien. S’il est indemnisé ce n’est pas pour des raisons économiques (en dehors de fait que s’il ne produit pas il peut consommer si on lui en donne les moyens), c’est tout simplement pour des raisons éthiques : sous la pression de forces sociales et morales, les pouvoirs publics, perturbant le fonctionnement « naturel » des marchés, ont pris peu à peu à leur compte ce qui dans le passé ne relevait que de l’assistance ou de la charité.

    Désolé pour ce détour un peu trop théorique, même s’il est très schématique. Imaginons que chaque travailleur soit rémunéré en fonction de son utilité. Pour calculer celle-ci il suffit de mesurer ce qu’il en coûte de renoncer à l’emploi considéré : combien coûte à la société un jour de grève d’un cheminot, ou la suppression d’un poste d’infirmière, ou la vacance d’un emploi d’éboueur. On verrait qu’un cheminot vaut plus qu’un cadre de son entreprise, une infirmière beaucoup plus qu’un tradeur, un éboueur bien plus qu’un PDG d’une entreprise du CAC 40 ! En tout cas si l’on demeure dans la logique de l’utilitarisme.

    Quand donc verra-t-on une manif de la CGT avec des banderoles « rendez-nous un vrai néocapitalisme libéral ! ».

    Plaisanterie mise à part, cette crise révèle à ceux qui n’en avaient pas encore conscience, le scandale que constituent ces échelles de rémunération totalement déconnectées de la valeur réellement produite. D’ailleurs que vaut la mesure de cette valeur économique ? Que vaut une vie exprimée en euros ? On a souvent dit qu’un homme qui épouse sa femme de ménage contribue à faire baisser le PIB.

    Et si la seule valeur qui vaille n’était pas la valeur manufacturée, mais la valeur intrinsèque de l’être humain ? Et si l’on rémunérait cette personne en prenant cette valeur en considération ? Des pistes sont proposées comme celle du revenu d’existence. Utopie ? En tout cas si nos dirigeants ne prennent pas en compte ces vérités que nous révèle la crise, passées les conséquences sanitaires immédiates de l’intrusion de la COVID-19, on devra en affronter bien d’autres (emploi, paupérisation, détresses alimentaires, etc.).

     

    Si rien ne change dans la hiérarchie des valeurs reconnues, une crise sociale d’une tout autre ampleur risque bien d’advenir. C’est là un des enseignements qui nous est donné. Ce n’est pas le seul.

     

     

    « Est-ce la fin du capitalisme ?Retour vers le passé »

  • Commentaires

    1
    Sutren
    Lundi 18 Mai à 13:22

     

    Ce titre est assez démagogique car il met en parallèle 2 mondes complètement différents :

     

    * Les traders sont en charge d'acheter ou de vendre des produits financiers pour le compte de particuliers, entreprises, banques et autres institutions financières. Le commun des mortels les connait surtout par la détention éventuelle d'actions de son entreprise. Les salariés de Renault, par exemple, sont plus de 70 000 a posséder des actions (et toucher des dividendes certaines années). Cette partie du monde financier, qui ressemble de plus en plus à une loterie pour les détenteurs d'actions, n'a pas grand-chose à voir avec les professionnels de la santé...Depuis des années, il est soumis à des fluctuations qui, très souvent, n'ont rien à voir avec la santé réelle des entreprises cotées...Bonne chance aux spéculateurs !

     

    * Il est évident que le Covid-19 a mis en lumière le courage, l'implication, l'énergie déployée par les personnels de santé (du haut en bas des compétences). Mais il faut rappeler que : l’État ne gère pas directement les Administrations de Sécurité Sociale : le Parlement vote une loi de financement de la Sécurité Sociale qui donne les orientations de la Politique de Santé et de la Sécurité Sociale, à privilégier par les acteurs concernés. Budget de 600 Milliards d’€ (en 2017). L’État prend en charge les déficits (de 0 à 20 Milliards d’€ selon les années).

     

    J'ai entendu et lu beaucoup de choses sur la revalorisation nécessaire des salaires des personnel concernés.

    La comparaison avec les autres pays, n’est pas en notre faveur :

     

    Nous dépensons 900€/habitant de moins que l’Allemagne (4600 au lieu de 5500).

     

    De ce fait l’Allemagne a plus de lits de soins intensifs pour 100 000 habitants (33,9 contre 16,3 pour nous), plus de médecins pour 1000 habitants que nous (4,3 pour 3,4), plus d’infirmiers pour 1000 habitants que nous (13 pour 11).

     

    Pour couronner le tout, l’Allemagne rembourse MOINS les patients : 576 € par ans à la charge du patients au lieu de 365 € pour nous… 

     

    L’argent dépensé par la SS ne provient pas des impôts ou de la redistribution.

     

    Il est celui que nous et les employeurs cotisons, la solution est donc simple, sans aller chercher je ne sais qu’elle théorie économique ancienne ou nouvelle :

    il nous faut accepter de PAYER PLUS pour notre santé !

      • Pierre M.
        Lundi 18 Mai à 17:56

        D’accord pour la critique du titre : il est réducteur et provocateur.

        Beaucoup moins d’accord pour la suite de ce commentaire, même s’il donne des informations exactes.

         

        Si le problème économique posé par l’émergence de la Covid-19 n’était que sanitaire, il serait sans doute aisé à résoudre par quelques mesures sectorielles. En fait cette crise a été un révélateur d’un dysfonctionnement qui touche l’ensemble de notre société et qu’il importe d’appréhender d’une façon globale.

        On ne peut pas envisager une politique générale en ne prenant en compte que la partie qui en émerge à un instant donné (la santé). On ne peut pas argumenter en se fondant sur quelques exemples pris au hasard. Ou bien il faudrait passer en revue profession par profession, pays par pays les différences des rémunérations. Il n’a pas que les infirmières qui ont des rémunérations indécentes en France : que dire des femmes de ménage, des éboueurs, des assistantes maternelles, des ouvriers d’abattoirs, etc. Connait-on leur situation en Allemagne, en Grèce ou ailleurs ? On peut trouver des statistiques dans Eurostat ou à l’OCDE. Mais ne raisonnons pas en nous lançant quelques chiffres isolés à la figure.

         

        Enfin, le fait que le budget de la SS soit indépendant du Budget général de l’Etat, ne change en rien la nature des ressources qui lui sont affectées : ce sont aussi des prélèvements obligatoires qui sont l’objet d’un vote au Parlement. La grande différence avec le Budget général de l’Etat est d’une part que les sommes qui y sont portées constituent une exception au grand principe des dépenses publiques : l’interdiction d’affecter une recette à une dépense précise (mais ce n’est pas un cas unique : budgets annexes et comptes d’affectation spéciale). D’autre part que la gestion en a été « privatisée ».

        Dans tous les cas, au bout du bout, c’est toujours nous qui « cotisons » !

         

    2
    Mardi 19 Mai à 22:45

    Marcel Boiteux, le PDG d'EDF dans les années 70 - 80 était un fervent défenseur du coût marginal de l'électricité nucléaire. Mais ce n'est pas là-dessus que je voudrais réagir, plutôt sur ta phrase : "Imaginons que chaque travailleur soit rémunéré en fonction de son utilité ", car quelques lignes au-dessus tu parles du coût marginal d'une marchandise, pas de celui d'un travailleur. Il faut donc définir clairement "l'utilité". Peut-on évaluer indifféremment le travail d'un homme et l'importance d'une marchandise au travers de la motion de coût marginal et de l'utilité ? Je distinguerais deux choses : la notion de bien public, et la notion de rareté. En période de pandémie, l'utilité d'une infirmière n'a pas de prix, son travail est utile à tous et s'oppose à la question de son coût. Il est donc normal que cela se traduise à un moment donné par une valorisation de ce travail, aussi bien en terme de salaire que de reconnaissance sociale. De même, la valeur d'un respirateur en période de pénurie est inestimable et son prix aurait pu grimper. Mais peut-on, comme tu sembles le dire, avancer que l'utilité d'un PDG est faible, car elle est axée d'abord et surtout sur les résultats financiers, le bénéfice, le développement de son entreprise ? Un électricien qui vient réparer mon tableau de fusibles en panne m'est bien plus utile quand ça se produit, que le PDG d'EDF. Mais le PDG, sur un autre plan, est celui qui décide comment on fournira dans 5, 10 ou 20 ans un courant de qualité à tous les français. Il est donc bien évidemment tout aussi utile, mais pas pour réparer mes disjoncteurs..

    Mais pour les traders, je suis d'accord, même s'ils peuvent être utiles quand ils se cantonnent à valoriser les produits sur lesquels se base mon assurance vie....

      • Pierre M.
        Mercredi 20 Mai à 00:26

        Tu as mis le doigt sur une des difficultés de la théorie marginaliste, que je n’ai citée que pour montrer jusqu’où pouvait mener sa logique. Logique toujours prégnante.

        Bien sûr le raisonnement est plus complexe. Je ne veux pas trop entrer dans les détails.

         

        En fait il faut distinguer le court terme et le long terme.

        A court terme, le stock de capital ne change pas, la productivité moyenne non plus, la seule chose qui modifie le niveau de production, la quantité de richesse créée, c’est le travail. C’est ce qui se passe quand il y a une grève ou quand, comme en ce moment, un grand nombre d’actifs est au chômage technique.

        Ce sont toutes ces « blouses grises », ces petits artisans, ces petits commerçants, qui ne peuvent pas exercer leur activité qui sont responsables de la chute du PIB. Encore heureux que les camionneurs, les électriciens, les gaziers, etc. peuvent toujours travailler.

        On peut donc calculer par exemple le coût d’un jour de grève ou de non emploi d’un agent économique. A court terme la grève d’un enseignant, d’un chercheur, d’un cadre ne coûte rien, en tout cas pas grand-chose. Ce n’est que dans le long terme que les conséquences se font sentir.

         

        Pour l’instant c’est l’économie du quotidien qui est impactée. Quelles en seront les conséquences futures ? J’ai cassé ma boule de cristal.

         

        Deux remarques brèves pour finir.

         1) D’accord avec toi, Marcel Boiteux était un grand économiste, on lui doit notamment les grands succès d’EDF. C’était le temps des grands visionnaires de l’après-guerre, les Jean Monnet, les Etienne Hirsch, les Pierre Massé. Un temps où notre pays se projetait dans l’avenir. Un temps passé.

        2) Pour Jeremy Rifkin, l’heure de la troisième révolution industrielle a sonné : d’après lui ce serait la « Nouvelle société du coût marginal nul » et l’ « ère post-marché ». Son analyse sera-t-elle confortée ou invalidée par la crise actuelle ?

         

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :