• L'ignorance stimule t-elle l'imaginaire ?

    par Charlotte MORIZUR

     

    L’obscurantisme s’oppose à la diffusion des connaissances, alors que l’ignorance est le fait de celui qui ne sait pas. Nous naissons tous ignorants et le restons notre vie entière face à certains domaines du savoir. Cependant, il y a deux sortes d’ignorants : le bienheureux, qui ne sait pas et en reste là, et le tourmenté qui sait qu’il ne sait pas ; celui-là n’aura de cesse de trouver une réponse à ses interrogations.

    LA CURIOSITE : elle est inhérente à l’être humain et l’homo sapiens d’il y a 300 000 ans jusqu’à celui d’aujourd’hui n’a guère changé de méthode1 : il observe la nature, cherche à connaître l’origine des phénomènes naturels, constate leurs effets, construit un abri ou fabrique des potions pour s’en protéger. Il invente des objets qui concrétisent ses rêves lorsqu’il pressent l’usage qu’il pourrait en faire2. S’il reste sans réponse ni solution, il imagine la cause de ces phénomènes : une volonté suprême, un dieu, et propose une croyance, institue un dogme, car le savoir chasse la peur quand bien même il serait chimérique.

    Nous avons, lors d’un débat, évoqué l’Art rupestre. Je disais avoir été très émue devant la représentation de chevaux en pleine course et éprouvé une profonde reconnaissance, ainsi qu’une grande tendresse pour celui qui nous avait fait parvenir par-delà les siècles cet extraordinaire témoignage. « Pourquoi celui et pas celle ? » m’a-t-on rétorqué…  vivement, ajouterais-je pour écrire comme tout le monde. Sur le moment je suis restée coite, mais tout bien réfléchi, n’était-ce pas les hommes qui partaient à la chasse et pouvaient donc observer les animaux sauvages ? En rentrant, ils racontaient leurs aventures et dessinaient des fresques sur la paroi d’une grotte.3 Cela n’empêchait pas les femmes de matérialiser, elles aussi, leurs réflexions et cela on peut le constater à propos du grand mystère de la maternité : les petites statuettes que l’on a appelées les vénus du paléolithique, ne sont-elles pas le témoignage de leurs questionnements. Attention : ce qui suit est une réflexion personnelle : je pense que ces représentations sont les « selfies » de la préhistoire. Mettons-nous à la place de ces très jeunes filles, presque des enfants, qui voyaient soudain et sans savoir pourquoi, leur ventre et leurs seins s’arrondir. Alors, intriguées par l’étrange transformation de leur corps, elles le sculptaient tout en questionnant la petite pierre qu’elles tenaient dans le creux de la main (la plupart de ces statuettes ne font pas plus de 15 cm et ne représentent qu’un corps sans tête ni jambe). Elles savaient que bientôt elles allaient devoir s’éloigner des leurs afin de vivre seules dans un endroit secret les grandes douleurs de l’enfantement. Alors, accroupies au pied d’un arbre auquel elles seraient agrippées, un petit d’homme sortirait de leur ventre. Comment pouvaient-elles interpréter un tel prodige ? C’est à notre tour d’imaginer la réponse.

    LES UTOPIES : Revenons à un débat que nous avons eu il y a près de deux ans et qui était introduit par notre ami, Pierre Marsal. La question que ce jeune homme nous posait alors était : « Le progrès est-il l’accomplissement des utopies ? » En fait ma question rejoint la sienne. Parce que sans imagination, point d’utopies qui partent toujours d’un rêve, ou du désir d’améliorer la condition humaine. On ne s’étendra pas sur les nombreuses expériences d’apprentis sorciers, tels les alchimistes qui se sont longtemps acharnés mais sans succès à essayer de transformer le plomb en or. Il y a toujours eu des chercheurs farfelus qui se sont lancés dans des expériences qui ne l’étaient pas moins. Cependant, toutes les recherches conduites pour aboutir à la réalisation d’une utopie n’ont pas été vouées à l’aporie. L’imagination, l’intuition sont les facultés qui permettent à l’Homme de sonder un domaine de savoir ; l’empirisme, la théorie des probabilités, les statistiques etc, les outils et méthodes qui l’aident à mener à bien ses recherches.

    Et là, je lance un gros pavé dans la mare : et si nous parlions du Docteur Raoult ? Nous resterions dans le thème proposé ainsi que dans l’actualité. Après tout, ce site est un lieu de discussions qui peuvent se dérouler au calme et à l’abri des polémiques.

    1 Mais seulement d’outils au fur et à mesure des progrès de la technique.
    2 C’est, par exemple, la longue histoire qui va du mythe d’Icare à l’alunissage de Niel Amstrong.
    3 On pourrait en conclure que la BD a existé bien avant le roman.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 2 Avril à 17:46

    Ah ! Le fameux professeur Raoult, celui qui a répondu l'autre jour à un journaliste qui lui demandait pourquoi il affichait un look de SDF : "C'est pour les faire chier"...C'est qui, "les" ?

    Bon au-delà de cette anecdote, il y a deux appréciations de la méthode scientifique qui s'affrontent, et qui, au fil des discussions entre experts, deviennent une guerre entre sectes. De la part de scientifiques, c'est très dommageable, mais après tout, les scientifiques ne sont que des hommes (non, mille excuses : des êtres humains. Sinon je vais me faire incendier par les dames !).

    Le sujet du jour étant l'ignorance et l'imagination (je préfère ce mot à celui d'imaginaire que tu utilises), essayons de voir ce qui les relie au bon docteur ci-dessus. On ignore tout de ce virus, même si la connaissance avance à grands pas tous les jours depuis trois mois. Donc on veut en savoir plus, et on part d'hypothèses (donc de l'imagination) pour trouver des remèdes. Une hypothèse qu'on aime bien, c'est celle de dire qu'il existe peut-être des médicaments utilisés pour autre chose, qui pourraient peut-être être efficaces pour cette nouvelle bestiole. Donc, rien à inventer, il n'y a qu'à regarder lesquels pourraient marcher. Mais alors, pourquoi se limiter à une seule molécule ? Il n'y a qu'à prendre tous les médicaments qui existent et qui ne sont pas dangereux, dit-on, pour la santé et voir ce que ça donne.

    Après, je vous laisse continuer, mais je trouve que l'imagination n'a plus cours dans cette affaire, alors que l'ignorance persiste et tend vers l'obscurantisme.

      • Jeudi 2 Avril à 21:51

        Le Pr. Raoult est visiblement quelqu'un d'insupportable, harceleur, grossiier, "et tout"... Mais, si j'ai bien compris, il est génial.

        J'ai connu dans ma carrière des jojos de ce type. Je ne m'approchais pas trop car cela pouvait être dangereux.

        Le plus bel exemple est Carlo Rubbia, qui n'hésitait pas à truquer des résultats pour passer devant les collègues (il avait "trouvé" les courants neutres en 1973, avant d'avouer que c'était du bidon. Lui aussi était insupportable. Mais il a eu le prix Nobel pour avoir découvert les particules W et Z. Bref, le "génie" n'excuse pas la goujaterie, mais la goujaterie n'est pas une preuve de l'absence de génie.

        NNous avions dans les années 70 un champion de tennis qui était parfait'ment grossier: Mac Enroe. Le commentaire de Bjorn Borg à son égard était: "les joueurs ont le droit de se comporter comme ils l'entendent". Borg était décidément plus sympathique, et finalement il était léfgèrement plus fort.

        Pourtant, les critiques des scientifiques sur les dernières expériences de Raoult sont parfaitement justifiées: pourquoi Raoult n'a-il pas utilise un ensemble de malades non traités à la chloroquine, pour le comparer à l'ensemble des traités. C'est pourtant le b-a ba des études statistiques, comme le fait remarquer un autre professeur, Axel Kahn, lui même très sympathique, ce qui n'est pas un raisonnement.

         

         

      • Pierre M.
        Vendredi 3 Avril à 11:06

        C’est tout de même paradoxal qu’un des principaux sujets de débats à l’occasion de cette crise, soit de savoir si le professeur Raoult est un génie ou un provocateur (les deux sans doute). Il est regrettable qu’une controverse scientifique  débarque sur la place publique : la vérité scientifique ne se tranche pas par un référendum. Incompétent en la matière je refuse de prendre parti. Et surtout pas par le canal d’une pétition comme cela fut proposé.

        Raoult je ne le connais pas. Il serait l’auteur d’un grand nombre d’articles scientifiques reconnus, dont un « savant » renommé. Cela suffit-il pour valider sa découverte ? Je rappelle que Jacques Benveniste était un scientifique prometteur avant de ruiner sa carrière en défendant la thèse de la mémoire de l’eau. Une seule chose me gêne un peu chez Didier Raoult ce sont certaines anciennes prises de position climato-sceptiques véhémentes.

         

        Sur le fond la question posée est fondamentale : dans l’urgence de santé faut-il attendre une parfaite validation scientifique des protocoles proposés ou bien peut-on prendre le risque – qui peut être important – de se lancer dans leur application aux êtres humains ? Grave question. Pasteur avait pris le risque pour la vaccination contre la rage. Pasteur était aussi un habile manipulateur d’opinion. Le Raoult du siècle passé ?

        Question à Benoît : est-ce que Carlo Rubbia n’a pas un temps défendu l’idée de la fusion froide ? 

    2
    Pierre M.
    Vendredi 3 Avril à 10:33

    Dans son ouvrage de référence (Sciences et territoires de l’ignorance, Quae édit., 2018), Mathias Girel introduit son propos par cette citation d’Henri Michaux (postface à Plume) :

    « Toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
    Toute science crée une nouvelle ignorance ».

     

    Dans cet écrit, qu’on ne peut que recommander, il fait le tour de cette question très complexe. Elle est d’actualité avec ces perpétuels signalements de fake news qui se répandent dans les médias et ces nombreuses références à la politique de l’ignorance stratégique, destinée à orienter l’opinion sur la base d’expertises scientifiques ou soi-disant scientifiques (exemple des études financées par le lobby du tabac).

    Car l’ignorance n’est pas seulement une absence de savoir. Elle peut être sciemment produite par des marchands de doute et a donné naissance à une nouvelle discipline scientifique, l’agnotologie (selon Robert Proctor).

     

    Cette magnifique citation de Michaux illustre bien que le champ de l’ignorance est infini. Déjà Socrate proclamait « Je sais que je ne sais rien ». Faut-il s’en désespérer ? Nicolas de Cues au seizième siècle en prenait son parti (De la docte ignorance, 1440), assimilant la connaissance à un polygone inscrit à l’intérieur d’un cercle : plus on en augmente le nombre de côtés, plus on approche de la Vérité. Mais on n’arrivera jamais à la connaissance totale qui est l’apanage de Dieu.

    D’ailleurs les mystiques, de quelque religion ou de quelque philosophie qu’ils soient, semblent se complaire dans cette ignorance. Comme en témoigne ce fameux Nuage d’inconnaissance, œuvre ésotérique -- et assez poétique à la lecture – d’un anonyme anglais du quatorzième siècle.

    Pour les Occidentaux que nous sommes, la pensée orientale peut sembler témoigner -- à tort – d’une certaine forme d’ignorance, par exemple en fondant son explication de l’Univers sur des polarités inter-agissantes qui nous semblent abscondes : Ying/Yang, Vide/Plein (Xu/Shi), Dehors/Dedans (Qing/Jing), Sombre/Clair, etc…

     

    Et c’est là que Charlotte pose la bonne question : l’ignorance stimule-t-elle l’imaginaire ? L’être humain est par nature un explorateur : plus il découvre de terrae incognitae et plus il se rend compte qu’il y en a de nouvelles à explorer. Et pas d’exploration sans imagination : imaginer qu’il y a d’autres terres au-delà de l’océan, d’autres médicaments pour soigner une maladie, d’autres process qui seraient plus efficaces, d’autres sociétés qui seraient plus justes… Une place particulière doit être attribuée aux poètes, aux créateurs d’art (la poièsis c’est la création) dont les antennes permettent d’explorer le possible. On a déjà cité Henri Michaux. Dans la conjoncture actuelle on pourrait relire certains ouvrages prémonitoires, de Paul Valéry, Barjavel, Robert Merle ou de divers auteurs de SF. 

    3
    charlotte
    Vendredi 3 Avril à 12:56

    Mais justement, je parle d'Art lorsque j'évoque l'art rupestre et les petites statuettes du paléolithique. Si les jeunes mamans de ces ères lointaines s'interrogeaient en créant ces objets -  et s'interroger c'est imaginer -  elles n'imaginaient cependant pas que nous, au 21ème siècle, nous nous interrogerions également et imaginerions leurs us et leurs coutumes, et surtout leurs pensées, les rendant  alors plus proches de nous.  De génération en génération, les interrogations ricochent les unes sur les autres. C'est en cela que l'Art  nous trouble et nous émeut parce qu'il contient toujours une part de mystère que nous n'en finissons pas de sonder.  

    Monsieur Raoult ? Une idée de dernière minute pour, comme je le disais à Marie-Odile, attiser les braises de notre blog… ça a marché !  Alors une dernière question à son propos : ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à Assuranstourix ? Donc il  est assez bien dans son rôle.  

    4
    Vendredi 3 Avril à 18:10

    A Pierre, et à ceux que la physique simplement expliquée intéresse..

    Je ne pense pas que Rubbia ait défendu la fusion froide (mais j'en connais qui l'ont défendue, il y avait une folie à ce moment là, telle que certains ont acheté des kilogs de rubidium, ou autre métal "permettant" la fusion froide). Les ordres de grandeurs étaient tellement à côté de la plaque que je ne crois pas qu'il se soit lancé dans cette galère.

    Par contre, il a lancé, après son prix Nobel,  une idée pour le moins intéressante: pour refroidir le combustible nucléaire: on pourrait peut-être tirer sur ce combustible avec un faisceau de proton très intense, de façon à transmuter l'uranium ou le plutonium en d'autres matières stables . Ce serait donc de la transmutation, on pourrait même imaginer de récupérer de l'or en bout de chaîne (là, j'invente pour expliquer). Cette idée est tout à fait valable. le problème, c'est que, pour la valider avant de se lancer, il faut connaître toutes les probabilités de transmutation, et d'autre part se méfier des radiations très intenses produites par ces manipes, qui produisent aussi des éléments radioactifs. Je ne sais pas du tout où cela en est; en tous cas, ce n'est pas appliqué pour Fessenheim.

      • Vendredi 3 Avril à 22:34

        Je ne suis pas sûr que ce que tu nous dis là soit vraiment en rapport avec le thème lancé par Charlotte.

        Toutefois, je te répondrai ceci, avant toute recherche bibliographique concernant l'idée du Pr Rubbia. Je crois qu'il cherchait d'abord à trouver un débouché rentable aux faisceaux de protons très énergétiques du CERN. Mais s'il faut construire un CERN bis pour éliminer les déchets radioactifs des réacteurs électrogènes, on est très loin de la rentabilité. Et pourquoi des protons, qui ont beaucoup plus de mal que les neutrons pour s'approcher des noyaux ? D'ailleurs, uranium et plutonium n'ont pas à être détruits, puisqu'ils forment le combustible des réacteurs à eau actuels. Ce que je sais, c'est qu'on comptait développer les réacteurs surgénérateurs du type de Superphénix (projet Astrid) pour y introduire des déchets à vie longue pour les éliminer. Le projet vient d'être arrêté.

        Mais bon, c'est un autre sujet..

    5
    Vendredi 3 Avril à 23:40

    Non, J.J., il ne s'agit pas de surrégénérateurs, qui en effet, ont été abandonnés (Creys-Malville). D'autre part, il n'existe pas de faisceau de neutrons, car comme les neutrons ne sont pas chargés, on ne peut les accélérer. Le faisceau de protons  prévu est (était) de l'ordre de 1 Gev, avec de forts courants.

    6
    Marie Odile
    Samedi 4 Avril à 16:07

    J'ai envie de revenir sur la curiosité, qui, de mon point de vue, n'est pas le "vilain défaut" qu'on nous a enseigné mais au contraire une grande et belle qualité. D'abord pour dire qu'elle complète un autre mode de développement du petit d'homme, qui est le mimétisme. A l'âge adulte le mimétisme peut devenir un peu lourd quand il devient contrainte sociale (la mode, les habitudes, la pensée remâchée,...). Mais il faut un subtil équilibre des deux. Quand j'étais jeune j'avais envie de contester les conventions sociales, et je m'en affranchissais parfois, mais j'étais contente d'y adhérer lorsque j'en comprenais le fondement, car il y en a souvent (pas toujours).

    Un certain Jean Pierre Martin, qui sort un ivre sur "La curiosité, une raison de vivre" (éd.Autrement) dit:"Il y a de l'affect dans la curiosité; je dirais même de l'amour. Pour moi, la curiosité est d'abord une passion jubilatoire, voire une expérience charnelle...". Et peut-être est-ce cette expérience qui débouche sur l'Art.

      • charlotte
        Samedi 4 Avril à 16:22

        Michel Serre disait : l'intelligence est une enfant curieuse aux jupes trouées, aux jambes écorchées, qui vagabonde hors des chemins tout tracés. Elle s'intéresse à tout ce qu'elle rencontre… Je cite de mémoire. Chaque fois que je me rappelle Michel Serre, je regrette qu'il nous ait quitté, je regrette  son langage fleuri de poésie,  son univers joyeux. Que dirait-il en ces temps pour nous donner un peu de sa sagesse.

        La curiosité est une quête insatiable de connaissances. Ce n'est pas la curiosité qui est jubilatoire mais ce qu'elle nous donne à découvrir.  

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