• La revanche de Gaïa

    par Pierre MARSAL

     

    Même lorsqu’on respecte le Vivant, même lorsqu’on ne tue pas inutilement un animal, n’arrache pas sans raison une plante, sauf à être jaïniste1, on se défend contre l’agression. Si un moustique se pose sur mon bras je n’hésiterai pas à lui taper dessus (souvent en vain).

    Et si c’était ce qui se passe en ce moment dans la crise que nous connaissons ?

    Faut-il voir de la poésie ou une révolution scientifique fondamentale dans l'hypothèse Gaïa formulée dans les années soixante-dix par deux biologistes indépendants, Lovelock et Margulis ? Selon eux nous habitons une planète vivante. Retour aux sources de l'antique Gaïa d'Hésiode, à la Pachamama des peuples andins, individualisation du concept de biosphère ou endogénéisation de la noosphère de Teilhard de Chardin (puisque Gaïa s'explique par elle-même sans l'intervention d'un deus ex machina), concrétisation des déductions parallèles de Morin,... ? C'est un peu de tout cela.

    Comme tout être vivant, la Terre possède la propriété d’homéostasie, terme que l’on doit à Claude Bernard et qui exprime la faculté qu’a le vivant de retrouver un état d’équilibre stable après en avoir été accidentellement écarté (fièvre, tension artérielle, etc.)2.

    Cette généreuse entité qui nous héberge, se révolterait périodiquement contre les excès des êtres vivants qu’elle héberge en son sein. Cela va de coups de semonce comme les épidémies ou certaines catastrophes naturelles, jusqu’à l’extinction totale d’espèces qui jadis dominaient la terre, la mer et les cieux.

    Alors coup de semonce ou prélude à l’Apocalypse ?

    Après avoir été moquée par des scientifiques « raisonnables » la thèse de James Lovelock commence à être prise au sérieux, pour de multiples raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici. Pourtant il faut être prudent : comme l’être vivant la Terre a la capacité de se nourrir (énergie du soleil) mais pas celle de se reproduire. Elle ne possède pas non plus ce qui, d’après Hans Jonas est la première caractéristique du vivant, la liberté, notamment celle de se mettre en danger. Quant au problème de la conscience (Gaïa est-elle consciente ?) c’est une question métaphysique qui dépasse l’entendement humain.

    Alors, réalité ou simple métaphore comme celle du gène égoïste de Richard Dawkins ? Qu’importe si elle nous permet de retrouver le sens de nos responsabilités planétaires. Si elle nous fait retrouver le sens des choses comme l’exprimait Maurice Maeterlinck, poète du dix-neuvième siècle égaré au vingtième :

    "Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle intelligence, que cette vie ne fasse pas preuve d'intelligence, c'est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui n'est probablement que l'ombre de sa face ou son propre sommeil ?" (M.Maeterlinck, L'intelligence des fleurs).

     

    1 Si un jaïniste portait un masque dans la rue, ce serait moins pour se protéger du COVID-19 que pour éviter d’avaler un moucheron.
    2 L’être humain a copié la Nature : les ingénieurs connaissent les dispositifs de rétroaction (un des premiers fut le régulateur à boules) ; ceux qui ont déjà conduit un tracteur savent que celui-ci est réglé à vitesse constante quelle que soit la consistance du terrain sur lequel il se meut).

     

    « Réflexions sur le confinementCOVID 19 : quelles sont nos responsabilités ? »

  • Commentaires

    1
    charlotte
    Vendredi 10 Avril à 13:49

    REVANCHE OU VENGEANCE ?

    Car tu disais, Pierre, que l'Humanité disparaitrait et cela bien avant que n'explose le soleil. Cela est,  on le sait,  inéluctable. Gaïa n'a jamais eu de compassion pour l'Homme. Ouranos son amant  a envoyé sur la Terre  toutes sortes de malédictions : ouragans, déluges, sécheresse, raz de marées. L'Histoire de Gaïa et de l'Humanité me fait penser au livre de Christian Dedet, "La mémoire du fleuve", dans lequel il nous décrit la lutte interminable entre deux monstres, un crocodile et un anaconda. Aucun ne relâchera  sa puissante étreinte et les deux mourront  d'épuisement.  

    Gaïa et l'Humanité seraient -elle nées pour s'entre-étouffer ? J'ai toujours cru, moi, que nous étions faits pour vivre ensemble. Nous étions de la même façon cruels ou généreux, magnifiques ou lâches, toujours prêts à détruire ou à consoler.

    On s'était apprivoisés. Si bien que lorsque tu dis que l'humanité, une fois disparue à jamais sera remplacée par des lichens, j'imagine alors  la Terre, notre bonne mère,  sangloter longtemps  sous son capuchon de mousse. 

    Et si nous devions nos récents malheurs à une question de démographie mal contrôlée ? Au lieu d'accuser les dieux, peut-être pourrions-nous "phosphorer" - tu m'as appris ce mot, je m'en sers - sur cette problématique.  

      

    2
    Pierre M.
    Vendredi 10 Avril à 16:06

    Ah les histoires de famille, ça finit souvent mal. Gaïa était la mère d’Ouranos avant de devenir son épouse. Du moins si l'on en croit Hésiode. On ne connaissait pas les risques de la consanguinité à l’époque

    3
    Pierre M.
    Samedi 11 Avril à 11:32

    Pour répondre à Charlotte

     La disparition inéluctable de l’espèce humaine de la surface de la Terre ne signifie pas la disparition de la Vie. En dehors des virus et de la gestion délirante de ressources terrestres, d’autres catastrophes nous menacent : les collisions avec des astéroïdes, les éruptions de super-volcans. De celles-ci il y a eu beaucoup dans le passé (les Champs Phlégréens, le Santorin en Europe). La plus colossalle fut celle des Yellowstones : il y a environ 640 000 ans une éruption gigantesque a envoyé quelques 1 000 km3 de roches dans l’atmosphère. Imparable ! Et comme il semblerait que son activité suit un cycle de l’ordre de 650 000 ans, aux incertitudes près on peut commencer à se faire du souci.

     

     

    Evidemment la plupart des espèces  vivantes ne survivront pas. Parmi les êtres vivants multicellulaires, les mousses, les champignons et les lichens semblent être celles qui pourraient le mieux subsister. L’évolution aidant, ces mousses et ces lichens ne ressembleront pas plus à ceux qu’on connait aujourd’hui que les humains ne ressemblent au premier petit mammifère qui a survécu à la disparition des dinosaures.

    Que seront les sociétés de ces mousses et lichens futurs « intelligents » ? Il faut s’entendre sur cette notion d’intelligence : l’intelligence des plantes est aujourd’hui bien documentée par de nombreux travaux scientifiques. Il pourrait s’agir alors non plus d’une intelligence tactique, qui consiste à coopérer, à réagir de façon pertinente à une situation inattendue, mais d’une intelligence stratégique comme celle que nous possédons, qui permet de se projeter dans l’espace et dans le temps.

    Pour le meilleur et pour le pire.

    4
    charlotte
    Samedi 11 Avril à 15:07

    Tu as de la chance, Pierre ! Il semble que tu te projettes dans ces temps, encore lointain, j'espère,  et que tu te réjouis à regarder les mousses et lichens organiser des stratégies de vie. Tu me fais penser à ces grands-pères qui regardent depuis leur balcon leurs petits-enfants s'ébattre dans son parc et qui soupirent de bonheur en disant  : "Ils sont heureux ! " 

    Moi, j'avoue qu'une telle perspective me fiche un sacré  bourdon ! 

    5
    Dimanche 12 Avril à 16:09

    Pierre, j'ai le sentiment que dans ces quelques lignes tu parles de deux conceptions de Gaïa fondamentalement différentes sans vraiment les distinguer clairement. Il y a celle de Lovelock, totalement scientifique, et celle, purement métaphysique, qui assimile Gaïa à un être vivant ressemblant fortement à un être humain, avec ses maladies, ses parasites à éliminer, sa conscience, comme  dans l'imagerie des anciennes religions où Zeus, ou Dieu, est représenté par un grand type barbu et pas commode.

    Lovelock essaie simplement d'expliquer l'incroyable stabilité de la biosphère depuis des centaines de millions d'année par la présence de la vie, qui, par ses multiples boucles de rétroaction et ses capacités d'autoadaptation, est la source de l'homéostasie constatée. Il démontre notamment que, sans la vie qui est la source de l'oxygène de notre atmosphère, la Terre deviendrait un désert analogue à celui de la planète Mars en moins de 10 millions d'années. Il nomme "Gaïa" la Terre ainsi dotée d'êtres vivants, ou plus exactement la biosphère qui abrite la vie, et qui est la mince couche d'atmosphère et de terre qui n'excède pas une vingtaine de km sur les 6000 km de rayon de la sphère terrestre. Nulle métaphysique là dedans, mais des modèles mathématiques et des boucles de rétroaction qui permettent de diminuer l'entropie de la biosphère grâce au flux d'énergie venu essentiellement du soleil. Dit autrement, aucune planète ne peut exister avec la composition de notre atmosphère si aucune vie n'y est présente.

    On peut donc résumer sa thèse de la façon suivante : "Vivants ou non, tous les constituants du milieu terrestre interagissent pour former ensemble un système dynamique qui permet le maintien de conditions favorables à la vie sur notre planète."

    6
    Pierre M.
    Dimanche 12 Avril à 16:54

    La Science n'évacue pas le rêve. La technologie ne tue pas la poésie.

    Il n'empêche que Lovelock n'a pas été très bien reçu par ses pairs. Des pairs très terre-à-terre si j'ose dire.

    7
    Pierre M.
    Samedi 18 Avril à 14:17

    Vengeance de Gaïa ou homéostasie d’un système complexe ? Qu’importe. En tout cas depuis l’émergence de ce virus l’émission de gaz à effet de serre (GES) a baissé. On parle déjà de 5 à 6% en moins (à vérifier). Si l’on continue ainsi, et pas seulement cette année, on arrivera peut-être à réaliser le scenario optimal du GIEC. Non pas de stopper le réchauffement climatique, mais de le confiner (lui aussi !) dans des limites raisonnables.

    Jean Jouzel m’avait filé le bourdon en m’apprenant que je produisais entre 6 et 7 tonnes de GES par an ! Et que si je prenais en compte le bilan importations/exportations, c’était presque le double, environ 11 tonnes. Je ne m’en rendais pas compte.

    Aujourd’hui, confiné, je « ronge mon frein », j’espère que ça consomme moins.

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