• par Jean-Paul KNORR

    5 octobre 2021

     

    En parcourant internet, je me suis aperçu qu’il y avait deux concepts de l’essentialisme. Le premier concept consiste à dire qu’un essentialiste se contente de ce qui est essentiel et laisse de côté ce qui est superflu. L’essentialiste dans ce cas est un minimaliste. Dans ce débat, on se contentera d’aborder le deuxième concept où l’on considère que les êtres humains ont d’abord une essence avant d’avoir une existence. L’essence d’un coupe-papier est de couper le papier et le coupe-papier a d’abord été pensé avant d’exister et il m’est difficile de comprendre que l’on ne soit pas d’accord avec cette idée. Pour les êtres humains, c’est plus complexe et nous allons en débattre. 

    Depuis l’antiquité, les philosophes se sont toujours écharpés pour savoir si les personnalités et les comportements humains sont inscrits dans chaque individu depuis la naissance ou sont vides à la naissance et se construisent au fil de la vie et des expériences des individus. C’est le vieux débat entre l’inné et l’acquis. Ce débat a commencé bien avant qu’on ait la moindre notion de génétique, de biologie, de sociologie, de psychologie etc. Ce débat n’avait donc rien à voir à la base, avec la part de l’influence biologique et la part de l’influence sociale sur les individus. On peut aussi faire le rapprochement avec le débat nature ou culture ou plus récemment avec le débat génétique ou épigénétique. Dans le même ordre d’idées, nous avons le débat : existentialisme ou essentialisme.

    L’essentialisme c’est penser que chaque catégorie a une essence, une nature, une vérité profonde qui ne dépend pas de nous. Pour Leibniz, Dieu choisit l’essence de chaque être et donc le destin de chacun est tracé à l’avance. Ce qui par exemple fait dire à certains que l’homosexualité est contre-nature. Ainsi, Dieu dans la Bible nous a ordonné de croître et de multiplier ; si l’on observe que pour faire des enfants, il faut pratiquer le coït entre un homme et une femme, alors Dieu a voulu qu’il existe deux catégories d’humains bien distincts : les hommes et les femmes. Il a voulu que l’on se serve de nos organes sexuels uniquement pour la pénétration d’un pénis dans un vagin et uniquement dans le but d’avoir des enfants. Toute autre pratique est un péché qui consiste à aller contre l’essence de l’homme, de la femme, de la sexualité et de la reproduction. Beaucoup de gens ont renoncé à la croyance en Dieu sans renoncer à l’essentialisme. Il me semble que la plupart des gens sont des essentialistes. La plupart des gens par exemple considèrent que la santé c’est une question de chance, que s’ils ont le cancer c’est parce que cela devait arriver. Il en est tout autrement avec l’existentialisme. 

    Il existe l’existentialisme chrétien avec Pascal et Kierkegaard et de l’autre côté l’existentialisme athée avec Sartre et Heidegger. Pour l’existentialisme chrétien, il y a d’abord Dieu qui crée l’homme et donne un sens à sa vie. La phrase-clé de l'existentialisme athée est : l’existence précède l’essence. L’existentialisme est d’une certaine manière une religion de la liberté. L’homme existe tout d’abord en venant au monde et ensuite seulement il se définit. On pourrait définir l’existentialisme par cinq idées majeures.

    Idée n°1 : L’homme est défini par ses actes

    Nous sommes ce que nous faisons. Si nous faisons du sport, nous allons devenir des sportifs. Nous ne sommes que la répétition de nos actes.

    Idée n°2 : Nos sentiments sont caractérisés par nos actes.

    Nos sentiments se pratiquent.  Par exemple, pour être plus heureux, il faut faire des actes qui nous rendent plus heureux. 

    Idée n°3 : L’homme est entièrement responsable de sa vie.

    Il est entièrement libre de faire sa vie comme il l’entend.

    Idée n°4 : Cette entière responsabilité crée de l’angoisse chez l’homme. 

    Par exemple, celui qui ment ou agit mal a mauvaise conscience. 

    Idée n°5 : L’homme est condamné à être libre

    L’homme est jeté dans le monde et ensuite il est condamné à faire des choix. 

    Nous avons donc compris que pour les existentialistes, l’homme n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite et il sera tel qu’il se sera fait. L’homme est entièrement libre et une fois jeté dans le monde, il sera entièrement responsable de ses actes. 

    Il faut être philosophe et totalement dépourvu de toute notion scientifique pour soutenir ces deux thèses. A la naissance, tous les bébés se ressemblent énormément mais tous n’ont pas les mêmes potentialités. Il est évident que dès la naissance, certains ne pourront devenir champions olympiques du 100m, d’autres ne pourront pas devenir des acteurs de cinéma jouant des rôles de séducteur. Vous pouvez m’objecter qu’ils pourront devenir plein d’autres choses mais pas forcément ce qu’ils auraient voulu devenir. Par ailleurs, pourrions-nous être entièrement responsables de nos actes? Pourrions-nous par exemple délibérément choisir d’être pédophiles ? Comment pourrions-nous expliquer des comportements comme l’agression, la compétition, la coopération, l’empathie sans recourir à la biologie. Pour autant, on ne peut s’appuyer entièrement sur la biologie pour expliquer le comportement humain. Vouloir expliquer le comportement humain est affreusement compliqué. Il faudrait évoquer la chimie du cerveau, les gènes, les hormones, les bactéries dans l’intestin, l’environnement prénatal, les expériences dans l’enfance, l’environnement social, le contexte historique et plein d’autres choses. Un comportement vient d’avoir lieu et je ne parle pas d’un comportement anodin comme prendre le sel à table. Prenons comme exemple une altercation entre Pierre et Paul. Qui a agressé le premier et peut-être avait-il de bonnes raisons de le faire ? La première explication pourrait être d’ordre neurobiologique. Quelle perception, quel son, quelle odeur a déclenché ce comportement ? Quelles hormones sont entrées en jeu dans ce processus ? On peut aller plus loin et remonter dans l’enfance de l’individu pour trouver des explications.

    Une personne qui prend des drogues comme des antidépresseurs est-elle encore elle-même et par là même responsable de ses actes ? On pourrait évoquer John Watson l’auteur du behaviorisme et d’autres théories. A l’évidence, la philosophie de l’existentialisme ne tient pas la route.

    Je n’accorde pas plus de crédit à la philosophie de l’essentialisme.

    Qui pourrait croire que tout serait déterminé à l’avance ? Que Pierre ne pouvait se marier qu’avec Marie. Si Pierre s’est marié avec Marie, il fallait déjà qu’ils fassent connaissance soit à l’université ou au travail ou sur internet. Il fallait qu’ils se plaisent, qu’ils aient envie de se marier tous les deux de manière concomitante. Il est bien sûr impossible de prouver que nous ne sommes pas des marionnettes, des pions comme dans le film Matrix. Nous pouvons bien sûr avoir l’illusion que nous avons un libre-arbitre, que notre destinée n’est pas programmée comme la date de notre mort par exemple.



     

     


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  • par Pierre MARSAL

    10 septembre 2021

    Au milieu du XIXème siècle le philosophe allemand Max Stirner publiait un ouvrage, véritable brûlot attaché au flanc de la société de son époque, L’Unique et sa propriété. Il y contestait tous les pouvoirs institutionnalisés, politiques, religieux ou autres, entravant la liberté des individus. « Pour Moi, il n'y a rien au-dessus de Moi » proclamait-il.

    On imagine le choc que provoqua alors ce libelle anarchiste, avant qu’il ne retombe dans l’oubli du fait des pesanteurs sociales de l’époque. Pesanteurs qui ont perduré jusqu’à une époque récente : l’individu n’était qu’un petit rouage d’une infrastructure et d’une superstructure – pour employer des termes du vocabulaire marxiste – qui assignent une place et un rôle à chaque individu dans la société. L’individu ne pense pas par lui-même, il se comporte comme le lui imposent les directives de ses dirigeants, il est sommé de croire aux balivernes que lui distillent prêtres, rebouteux et colporteurs.

    Bien sûr des esprits libres comme Nietzsche, Marx, Kropotkine, Proudhon, Pierre Leroux ou encore Stirner – pour n’en citer que quelques-uns – osaient tenir un autre discours. Mais qui à l’époque les lisait, alors que la masse de la population était illettrée ? Bien sûr de nombreuses révoltes eurent lieu pour s’affranchir de ce carcan idéologique. Mais elles furent généralement durement réprimées.

    Le mérite de ce système était d’assurer un minimum de cohérence dans une société où chacun, sauf l’exception des révoltes violentes, pensait être à sa place dans la société. Où chaque individu partageait peu ou prou la même vision du monde qui l’entourait.

     

    Aujourd’hui, c’est tout le contraire. C’est le triomphe de Stirner. Chacun d’entre nous, progrès de l’éducation aidant sans doute, s’estime capable de juger du bien et du mal, de choisir ses propres règles de comportement. Il en est fini de l’entremise des directeurs de conscience : ce ne sont plus les confesseurs, les secrétaires de section syndicale, les secrétaires de cellule de partis, qui donnent la marche à suivre. Même les cartomanciennes, diseuses de bonne aventure, numérologues ou autres astrologues, n’ont plus le monopole du conseil pour la prise de décision. Chacun va faire son marché dans l’offre pléthorique qui lui est proposée. Notamment sur les réseaux sociaux informatiques où les offres séduisantes, sérieuses ou farfelues, battent son plein. Chacun choisit en fonction de ses idées a priori, de ses propensions, mais aussi du pouvoir de séduction de ce qui lui est proposé. Et, comme l’a bien montré le sociologue Gérald Bronner, alors que nous avons « huit fois plus de disponibilité mentale qu’au début du XIXème siècle », l’information pléthorique que nous recevons n’est plus hiérarchisée. La parole d’un obscur thérapeute illuminé a le même poids qu’un avis autorisé de l’Académie des Sciences. Le même poids ? Pas même, car ce sont toujours les exposés les plus simples, voire les plus simplistes, qui sont les plus lus, les plus facilement compréhensibles et les plus sélectionnés par les moteurs de recherche.

     

    Un autre aspect de cette révolution individualiste, c’est que chacun voudrait avoir sa propre statue de son vivant. C’est le complexe d’Erostrate, ce Grec qui brûla le temple d’Artémis à Ephèse, une des sept merveilles du monde, tout simplement pour que son nom passe à la postérité. Les Éphésiens interdirent sous peine de mort que son nom fût prononcé. Pourtant nous nous en souvenons encore et même Jean-Paul Sartre a écrit une courte nouvelle qui porte ce nom. Force est de constater que cette façon d’accéder à la popularité fonctionne : Ben Laden est plus connu et restera plus célèbre que toutes les victimes qu’il a provoquées.

    Mais il est une autre façon aujourd’hui plus pacifique de « construire sa statue » : se répandre sur les réseaux sociaux informatisés. La popularité se mesure alors en nombre de like ! Statue éphémère, mais statue de son vivant !

     

    Ce déferlement d’individualisme va certes dans le sens du progrès rêvé par les utopistes des siècles précédents. Mais est-il compatible avec l’existence d’une société organisée et solidaire ? Question à discuter.

     


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  • par Pierre MARSAL

    23 juin 2021

     

    Dimanche 20 juin 2021, premier tour des élections régionales et départementales en France. L’abstention, pourtant attendue, a battu des records inattendus : plus de 2 électeurs sur trois ne se sont pas déplacés (66,72 % des inscrits). Beaucoup s’en lamentent, d’autres trouvent diverses explications plus ou moins alambiquées à cet état de fait. Selon les diagnostics qui sont portés, des remèdes sont proposés allant de la généralisation du vote électronique à la sanction des abstentionnistes, comme cela existe dans certains pays, telle la Belgique (article 62 de la Constitution). En fait la vraie question est de savoir s’il s’agit d’un accident ou d’une tendance de fond. Tendance évidemment sujette à fluctuations selon la nature même de ces élections et de l’importance de ses enjeux : il est de fait que régionales et départementales sont les moins prisées des électeurs.

    Souvent la bonne conscience est convoquée : nos aïeux se sont battus pour nous obtenir ce droit de vote, dans d’autres pays les citoyens n’ont pas cette chance…

    Il est vrai que le droit de vote individuel, direct, accordé à chaque citoyen quels que soient son sexe, son statut économique et social, son niveau intellectuel et culturel, est emblématique d’une des trois devises de notre République, l’Egalité. Egalité parfaite, c’est d’ailleurs le seul domaine où elle existe. Etre électeur est plus qu’un droit, c’est aussi un statut social dans un collectif d’égaux, une dignité. Ce grand idéal de la Révolution Française – qui mettait Liberté et Egalité sur un même plan – est difficile à concevoir encore plus à réaliser. Même Karl Marx y apportait une nuance en revendiquant la juste répartition des biens, non pas selon les individus, mais selon les besoins de chacun. Aujourd’hui le consensus à l’égalité est rompu : notre société est de plus en plus inégalitaire, toutes les analyses économiques, sociales, culturelles, le démontrent. Et pas seulement les travaux magistraux de Thomas Piketty.

    Une première raison de cette désaffection citoyenne réside donc dans ce hiatus que soulignait Pierre Rosanvallon : « La démocratie affirme sa vitalité comme régime au moment où elle dépérit comme forme de société. En tant que souverains, les citoyens n’ont cessé d’accroître leur capacité d’intervention et de démultiplier leur présence. Ils ne se contentent dorénavant plus de faire entendre de façon intermittente leur voix dans les urnes » (La société des égaux, 2013). Il est plus facile et plus expéditif de revêtir un gilet jaune sur un rond-point que d’aller glisser un bulletin dans l’urne. Il est plus exaltant de communier dans une « nuit debout » avec d’autres concitoyens, place de la République à Paris que d’aller isolément, discrètement, déposer un bulletin dans l’urne.

    Une deuxième raison est sans doute liée à la pratique politique actuelle. A la « mal-représentation des invisibles » comme Pierre Rosanvallon l’expliquait plus récemment (Le Parlement des invisibles, 2014). L’invisibilité, qui est aussi inaudibilité, est une mort sociale. Le peuple ne se sent plus représenté par ceux à qui il délègue ses pouvoirs : il a le sentiment d’être incompris, oublié. Cette délégation ne recouvre plus la fonction « d’expression des besoins de la société ». Les mandataires qu’il élit le sont sur la base de promesses qu’ils ne tiendront pas, et pas toujours pour de mauvaises raisons. A noter que, pour des raisons similaires, les intellectuels qui se prétendent représentants du peuple ne sont pas mieux considérés. Ces sentiments sont d’autant plus exacerbés que le niveau de formation, de culture et d’information du public est bien plus élevé qu’il ne le fut dans le passé.

    Et c’est là sans doute la troisième raison. Jamais dans l’histoire de l’humanité une telle quantité d’information a circulé. Avec les médias du numérique chacun peut s’informer en temps réel de tout ce qui peut le concerner de près ou de loin. Et, surtout peut-être, chacun peut s’exprimer librement sur tout sujet, à tout moment. Alors que l’expression par voie des élections est limitée dans son objet et dans le temps. Alors que l’interaction de l’électeur avec son élu n’est qu’épisodique. Chaque blogueur à chaque fois qu’il se manifeste – souvent à tort et à travers – est assuré que son message sera reçu par une collectivité, plus importante que celle de son seul mandataire. Il peut avoir ainsi l’impression de peser sur la vie de sa collectivité. Et de peser en temps réel.

    Les responsables politiques ont peu à peu pris conscience de ce problème et essayé de trouver des initiatives susceptibles d’en tenir compte. Initiatives intéressantes se revendiquant de l’éthique de la discussion (voir Habermas) : Commission Nationale du Débat Public (CNDP), Grand Débat National de 2019, Convention Citoyenne pour le Climat (CCC) constituée en 2019. Auparavant nous avions connu les différents Etats Généraux (le premier fut consacré à la Recherche par J. P. Chevènement en 1982) ou les « Grenelle ». Il faut bien le dire, toutes ces tentatives n’ont pas toujours été des réussites : oubliée la dynamique impulsée à la recherche, impuissants certains débats du CNDP lorsque la conflictualité des enjeux était puissante (Notre Dame des Landes), contestés et inaboutis les travaux de la CCC…

    Pourtant, avec le développement fulgurant des NTIC il serait théoriquement possible d’ajuster en permanence et en temps réel, les besoins des citoyens et les moyens à mettre en œuvre pour les satisfaire.

    C’est donc une véritable révolution des rapports du citoyen et du pouvoir qu’il faudrait pouvoir mettre en œuvre, en tenant compte des apports nouveaux de la science et de la technologie. Mais ce sont aussi d’autres rapports sociaux qu’il faudrait développer. En particulier en faisant en sorte que chacun d’entre nous se sente collectivement responsable et solidairement lié à ses concitoyens. Cela passait jadis, cela se passe encore dans certaines sociétés, par des rites d’intégration de l’Un au Multiple (le bizutage dans les Grandes Ecoles en est un peu la caricature).

     

    Deux observations pour finir.

    1) Il y a un risque à tenir de tels propos avant le second tour des élections. Risque assumé en faisant le pari que, si changement de tendance il y a (ce qui n’est pas évident) il ne sera que marginal : la dégradation de cette forme de civisme n’est sans doute pas achevée. Les jeunes, moins « civiques » sont peut-être en fait plus réalistes que leurs aînés qui votent un peu de façon routinière.

    2) Le présent texte complète ce qui avait déjà été écrit à l’occasion des élections américaines.

    http://discussions.eklablog.com/democratie-et-elections-l-exemple-americain-a204148840

     

     


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  • par Jean-Jacques VOLLMER

    15 juin 2021

    Un ami m'a transmis récemment une demande de soutien à une pétition (https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-444) déposée auprès de l'Assemblée Nationale, intitulée : « Les parents d'un enfant, c'est son père et sa mère ». La pétition a pour objet l'ajout d'un alinéa à l'article 310 du code Civil, dont la rédaction est la suivante :

    « La filiation est le lien qui rattache une personne à ses parents, c'est-à-dire ses père et mère, l’homme et la femme dont elle est née ou, dans les conditions prévues par la loi, ceux qui l’ont adoptée. »

    L'argumentaire est assez court et apparemment très rigoureux, se fondant essentiellement sur le fait que nulle part dans les textes législatifs et réglementaires ne figure une définition claire et non ambiguë des termes « parents » et « filiation ». Il m'a donc paru assez logique qu'un effort de clarification soit entrepris, sachant que pour se comprendre il faut attacher aux termes qu'on emploie la même signification.

    Après réflexion et exploration de l'environnement du dépôt de cette pétition, j'ai eu beaucoup de doutes, pour les raisons suivantes :

    • cette pétition se place dans le cadre de la loi « Bioéthique » en cours de discussion, donc très proche d'un nouveau débat sur la PMA et la GPA (et non de questions liées à l'héritage, ce que j'ai cru pendant un moment)
    • pourquoi la voie d'une pétition plutôt qu'une question à poser à la commission des lois qui débat de ce sujet ?
    • la pétition est déposée par « La manif pour tous » (il a fallu que je cherche pour le savoir...), dont on sait parfaitement l'opposition totale à toute forme de filiation fondée sur la PMA, la GPA et l'homoparentalité. Ce texte est donc juste l'action d'un lobby.
    • l'argumentaire ne propose aucune démonstration ni justification pour définir les termes, alors que c'est le but affiché au départ. Entre le titre qui affirme une définition et la modification proposée du code civil qui la met en forme, il n'y a aucune différence : on part d'un postulat pour arriver au même postulat, sans avoir de définition plus claire des termes employés
    • la rédaction est très subtile. En effet, le texte proposé ne fait nulle allusion ni à la PMA ni à la GPA pour ne pas braquer les parlementaires. De plus, si le terme « parents biologiques » était utilisé au lieu de « parents », ce serait beaucoup plus clair : la filiation de l'enfant d'un couple lesbien ne serait pas possible pour le deuxième parent, puisque le parent biologique (le père) serait dans tous les cas le donneur de sperme. Compte tenu de la position très opposée de « La manif pour tous » visible sur son site (https://www.lamanifpourtous.fr/), je m'interroge pour savoir pourquoi le terme de « biologique » a soigneusement été évité.

    J'ai donc fait savoir à mon ami que dans ces conditions je ne signerai pas cette pétition.





     


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  • par Pierre MARSAL

    6 juin 2021

     

    Faut-il le craindre ou l’espérer ? Tout et son contraire se disent à ce propos, témoignant de la méconnaissance que l’on a de ce sujet, de la Chine, de sa civilisation, de ses contraintes et de ses ambitions.

    Pourtant il n’y a aucune ambiguïté. Le nouveau Plan quinquennal 2021-2025, élaboré pour le centième anniversaire du Parti communiste en 2021, « Vision 2035 », annonce clairement la couleur : ce n’est rien d’autre qu’un plan de bataille pour faire du pays une « nation moderne », leader mondial aux niveaux scientifiques, technologiques, économiques, sociaux et environnementaux. Le défi est énorme, mais jouable. Faut-il s’en étonner ? Peut-être. Mais il faut d’abord essayer de comprendre. Comprendre un pays et une civilisation qui ne faut pas regarder et juger au travers de nos lunettes occidentales.

    Voici quelques sources d’incompréhension et quelques questions qui peuvent se poser.

    1) La Chine n’est pas un pays démocratique : le progrès humain est-il possible dans un tel contexte ?

    De fait, depuis au moins l’époque légiste, c.-à-d. depuis au moins huit siècles avant notre ère, la hantise de la population était le risque d’instauration du chaos. Depuis lors, dans un Etat très centralisé, totalitaire, l’individu s’efface derrière la Loi. Un quasi-contrat est passé entre le peuple chinois et l’empereur Fils du ciel, même le plus despotique, « d’où ce dernier tire sa légitimité et peut être retiré à l’intéressé à tout moment, dès lors qu’il n’en parait plus digne » (1). Après bien d’autres, Xí Jìnpíng perpétue ce système et renforce son pouvoir. Tout en étant assis sur un siège éjectable s’il échoue dans son entreprise.

    2) Le système politique chinois se revendique du communisme, idéologie qui a échoué à être mise en pratique partout ailleurs : comment la Chine peut-elle concilier les objectifs qu’elle affiche et la fidélité à cette doctrine ?

    On peut sans doute trouver une réponse doctrinale dans les écrits de Máo Zédōng : s’appuyant sur les textes de Engels il écrit : « Dans l’histoire de la connaissance humaine, il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde l’une est métaphysique, l’autre dialectique ; elles constituent deux conceptions du monde opposées » (2). Pour aller à l’essentiel : la première considère les choses du monde comme isolées, éternellement immobiles, immuables, sans intervention extérieure. Alors que la seconde, la dialectique matérialiste, le changement est inhérent aux choses.

    Le fait est que les Chinois sont assez peu ouverts à la notion de métaphysique, séparant la Nature et l’Etre, au point que la traduction d’Aristote dans leur langue y a posé des problèmes difficiles. Certains (des jésuites sinologues) ont essayé d’inventer le néologisme d’« hypophysique » ! Par contre l’idée de dialectique, avec l’emblématique opposition des principes du Yin et du Yang, est au cœur de la pensée chinoise. En fait ce qui rapproche les Chinois du marxisme-léninisme c’est son fondement dialectique.

    3) Pourtant les Chinois ont opté pour le mode de production capitaliste avec une efficacité remarquable (3), en l’adaptant évidemment à leurs présupposés idéologiques. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale ?

    En fait ce sont surtout des pragmatiques : ils utilisent ce qui fonctionne sans se poser de questions éthiques. En retard sur les Occidentaux, dominés et humiliés par eux (et par les Japonais) jusqu’au début du vingtième-siècle, ils ont su rebondir en utilisant tous les outils qui ont fait la force de ceux-ci : la science, la technologie, les systèmes monétaire et économique. D’élèves ils sont en passe de devenir des maîtres.

    Ce n’est pas par incapacité qu’ils avaient manqué le train du progrès. Heinz Wismann explique l’avance des peuples inspirés par le christianisme par le fait que, distinguant l’Eternel intemporel de son incarnation visible, terrestre, ils le recherchent dans celle-ci en cherchant à la comprendre et à la maîtriser, en développant sciences et techniques (4).

    4) Dans ces conditions faut-il redouter un impérialisme ou une domination chinoise ?

    Certains imaginent que la Chine pourrait être animée du désir de réactualiser une vieille notion qui date du premier millénaire avant notre ère, le  tiān xià, qui est parfois traduite par l’expression « Céleste empire », mais qui mot à mot signifie « ciel » et « dessous ». Il évoquait alors une idée de monde central, la Chine, entourée de peuples barbares (le mot Chine, Zhōngguó, signifie mot à mot « milieu » et « pays »). La Chine pourrait être tentée de rechercher cette unification harmonieuse du monde qui n’a jamais été réalisée, ni par l’empire romain, ni par la prétention à l’universalisme chrétien (5).

    L’activisme chinois actuel pourrait donc nous faire redouter une telle velléité impérialiste (route de la soie, investissements dans le monde entier, aide à la construction d’infrastructures dans les pays du tiers-monde, récemment distribution de vaccins, etc.). Autant d’initiatives, souvent apparemment désintéressées, mais susceptibles de procurer des moyens de pouvoir, ou de générer des obligés.

    Pourtant il ne faudrait pas fantasmer : la préoccupation essentielle de la Chine n’est pas de conquérir le Monde, elle est de pourvoir à ses besoins actuels et futurs. Il faut savoir par exemple que ce pays ne dispose que de 9 % des terres cultivables du monde mais qu’il doit nourrir près de 19 % de la population mondiale (6). Et cela vaut aujourd’hui aussi pour beaucoup d’autres biens comme les composants électroniques.

     

    Pierre Marsal (6/06/2021)

     

     

    (1) José Frèches, Il était une fois la Chine, 4500 ans d’histoire, XO Editions, 2005.

    (2) Máo Zédōng, De la contradiction, in. Quatre essais philosophiques, Pékin, 1937, Ed. en langues étrangères, 1967.

    (3) http://discussions.eklablog.com/est-ce-la-fin-du-capitalisme-a187269498

    (4) https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1320979x/f1

    (explications entre les minutes 15 et 20)

    (5) Zhao Tingyang, Tianxia, tout sous un même ciel, Editions du Cerf, 2018.

    (6) Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch, La Chine au risque de la dépendance alimentaire, Presses universitaires de Rennes, 2017.

     


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