• Sommes-nous tous égotistes (le triomphe de Stirner) ?

    par Pierre MARSAL

    10 septembre 2021

    Au milieu du XIXème siècle le philosophe allemand Max Stirner publiait un ouvrage, véritable brûlot attaché au flanc de la société de son époque, L’Unique et sa propriété. Il y contestait tous les pouvoirs institutionnalisés, politiques, religieux ou autres, entravant la liberté des individus. « Pour Moi, il n'y a rien au-dessus de Moi » proclamait-il.

    On imagine le choc que provoqua alors ce libelle anarchiste, avant qu’il ne retombe dans l’oubli du fait des pesanteurs sociales de l’époque. Pesanteurs qui ont perduré jusqu’à une époque récente : l’individu n’était qu’un petit rouage d’une infrastructure et d’une superstructure – pour employer des termes du vocabulaire marxiste – qui assignent une place et un rôle à chaque individu dans la société. L’individu ne pense pas par lui-même, il se comporte comme le lui imposent les directives de ses dirigeants, il est sommé de croire aux balivernes que lui distillent prêtres, rebouteux et colporteurs.

    Bien sûr des esprits libres comme Nietzsche, Marx, Kropotkine, Proudhon, Pierre Leroux ou encore Stirner – pour n’en citer que quelques-uns – osaient tenir un autre discours. Mais qui à l’époque les lisait, alors que la masse de la population était illettrée ? Bien sûr de nombreuses révoltes eurent lieu pour s’affranchir de ce carcan idéologique. Mais elles furent généralement durement réprimées.

    Le mérite de ce système était d’assurer un minimum de cohérence dans une société où chacun, sauf l’exception des révoltes violentes, pensait être à sa place dans la société. Où chaque individu partageait peu ou prou la même vision du monde qui l’entourait.

     

    Aujourd’hui, c’est tout le contraire. C’est le triomphe de Stirner. Chacun d’entre nous, progrès de l’éducation aidant sans doute, s’estime capable de juger du bien et du mal, de choisir ses propres règles de comportement. Il en est fini de l’entremise des directeurs de conscience : ce ne sont plus les confesseurs, les secrétaires de section syndicale, les secrétaires de cellule de partis, qui donnent la marche à suivre. Même les cartomanciennes, diseuses de bonne aventure, numérologues ou autres astrologues, n’ont plus le monopole du conseil pour la prise de décision. Chacun va faire son marché dans l’offre pléthorique qui lui est proposée. Notamment sur les réseaux sociaux informatiques où les offres séduisantes, sérieuses ou farfelues, battent son plein. Chacun choisit en fonction de ses idées a priori, de ses propensions, mais aussi du pouvoir de séduction de ce qui lui est proposé. Et, comme l’a bien montré le sociologue Gérald Bronner, alors que nous avons « huit fois plus de disponibilité mentale qu’au début du XIXème siècle », l’information pléthorique que nous recevons n’est plus hiérarchisée. La parole d’un obscur thérapeute illuminé a le même poids qu’un avis autorisé de l’Académie des Sciences. Le même poids ? Pas même, car ce sont toujours les exposés les plus simples, voire les plus simplistes, qui sont les plus lus, les plus facilement compréhensibles et les plus sélectionnés par les moteurs de recherche.

     

    Un autre aspect de cette révolution individualiste, c’est que chacun voudrait avoir sa propre statue de son vivant. C’est le complexe d’Erostrate, ce Grec qui brûla le temple d’Artémis à Ephèse, une des sept merveilles du monde, tout simplement pour que son nom passe à la postérité. Les Éphésiens interdirent sous peine de mort que son nom fût prononcé. Pourtant nous nous en souvenons encore et même Jean-Paul Sartre a écrit une courte nouvelle qui porte ce nom. Force est de constater que cette façon d’accéder à la popularité fonctionne : Ben Laden est plus connu et restera plus célèbre que toutes les victimes qu’il a provoquées.

    Mais il est une autre façon aujourd’hui plus pacifique de « construire sa statue » : se répandre sur les réseaux sociaux informatisés. La popularité se mesure alors en nombre de like ! Statue éphémère, mais statue de son vivant !

     

    Ce déferlement d’individualisme va certes dans le sens du progrès rêvé par les utopistes des siècles précédents. Mais est-il compatible avec l’existence d’une société organisée et solidaire ? Question à discuter.

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 11 Septembre à 22:00

    Je me demande comment il faut comprendre ce billet. Si on ne te connaît pas, on pourrait presque croire que tu fais l'apologie de l'ancien système, dont la qualité essentielle serait d'être cohérent, chacun étant à sa place et l'assumant, contrairement à l'individualisme actuel en plein développement et précurseur d'une forme de chaos où les valeurs n'ont plus leur place. Mais je sais bien que ce n'est pas ça, d'autant que pour conclure tu ouvres le débat sur une recherche de solution.

    Pourtant, si l'utopie de Stirner n'est pas tenable, comme celle des libertariens et assimilés, les systèmes dictatoriaux et totalitaires, qui asservissent les individus, bien que différents de ceux du passé, ont le vent en poupe : système "communiste" chinois, théocraties iranienne, afghane, et plus généralement les extrémismes musulmans. Comme il ne faut pas généraliser ni voir le monde par le bout de notre lorgnette, je crois qu'il y a en fait au moins deux mondes qui s'opposent : celui de l'individualisme croissant des sociétés occidentales, où tout va finir par se valoir et où tout serait permis, et celui, totalitaire, des états religieux intolérants où les individus finissent par perdre leur identité pour se conformer strictement à une loi intangible et un modèle identique pour tous.

    La question que je vois se profiler, même réductrice, est simplissime : qui va gagner ? Une société d'individus où chacun revendique le droit de pouvoir faire ce qu'il a envie, ou bien celle où tout le monde marche sans réfléchir dans la même direction sous contrainte maximale ? Le droit sans devoirs contre le devoir sans droits ?

    2
    Daniel
    Dimanche 12 Septembre à 11:40

    Pierre, une partie des réponses à tes questions a été abordée dans le café débat « L’individualisme, une force ou une faiblesse pour la société Française ? » du 14/11/2020 voir le lien :

    http://quentin-philo.eklablog.com/l-individualisme-une-force-ou-une-faiblesse-pour-la-societe-francaise-a204083984

    Dans lequel il a été rappelé des explications :

      1- L’émancipation de toute autorité, de penser, de juger, d’agir par soi même est au cœur du processus d’individualisation. L’individu émancipé est celui qui n’obéit plus selon l’idéal, qu’aux Lumières de la raison qui est en lui.

     Selon E. Kant dans son livre « Qu’est-ce que les Lumières ? » : « Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. «Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières ». 

     2- La singularité, c'est ce qui nous caractérise et nous différencie des autres. Nous sommes tous différent(e)s, et c'est cette différence qui fait notre richesse.  « Le paradoxe des individus ultra-contemporains, c’est qu’ils se ressemblent tous par le souci de vouloir apparaître comme différents les uns des autres ». Pourtant nous sommes tous interdépendants, contraire du chacun pour soi !

     3- La Liberté : Selon le philosophe Vincent Citot  « L'esprit de la modernité c'est la liberté », « La liberté à laquelle aspire la modernité doit se comprendre comme une recherche d’autonomie ».

     « Elle est l’acte par lequel l’individu refuse de voir son existence, ses valeurs et ses normes déterminées par une instance extérieure, quelle qu’elle soit ». « Ne rien tenir pour vrai et pour valable que ce que j’ai moi-même vérifié et pensé, tel serait le principe de la modernité », que Descartes a explicité en son temps.

    Par ailleurs, il a été mentionné de ne pas confondre individualisme et égoïsme.

    Et pour mémoire la conclusion mentionne :

    Le paradigme de société de notre époque serait de parvenir à conjuguer, les valeurs essentielles de l’individualisme (émancipation, autonomie, singularité, liberté) sur lesquelles il ne saurait être question de revenir, et un sentiment d’appartenance qui tend bien souvent à nous faire défaut.

     L’individualisme ne peut devenir réalité que s’il est à la fois collectif et respectueux de l’altéritédu civisme, ce maillage permettant d’associer liberté et solidarité, autonomie et efficacité, le plaisir d’être soi et d’obtenir la force d’être ensemble.

     L’individualisme est au centre du partage entre individualité et universalité, les opposer est donc une erreur. Le défi de l'intelligence sociale est de proposer une articulation entre l'individu et le collectif. Le principe individualiste rencontre cependant diverses objections. Ainsi, tout individu dépend pour sa survie d'une société, et par extension d'un groupe envers lequel il a naturellement des devoirs.

                                                                                                                          Daniel 12/9/2021

    3
    Pierre M.
    Lundi 13 Septembre à 15:58

    Je voudrais rassurer Jean-Jacques, je n’ai pas la nostalgie de l’Ancien Régime et n’ai aucune sympathie pour les régimes illibéraux qui commencent à s’installer en Europe. Mais il ne faut pas se gargariser de mots.

     

    Dans un de ses entretiens avec Michel Pollaco (publié récemment sur le titre De bonnes nouvelles, Le Pommier éd., janvier 2021), Michel Serres affirmait « …la liberté c’est la manière la plus simple de se conduire avec son corps. C’est le corps qui fait la liberté ». En ce sens, tout obstacle au libre déplacement, toute frontière, est liberticide. Nos bons esprits empreints de libéralisme – disent-ils – sont-ils prêts à abolir toutes les frontières entre Etats ?

     

    Nous sommes les héritiers de Kant pour qui a mis le concept de liberté au cœur de sa réflexion. Dans la mesure où notre liberté produit des effets en ce monde, elle ne saurait être sans limites. Déchirée entre le désir subjectif et le devoir, elle est soumise à la loi morale, notamment celle que l’individu se donne (c’est le cas de l’impératif catégorique kantien*). Pour prendre un exemple d’actualité, le fait de refuser de se faire vacciner, qui pourrait pourtant relever de la liberté de l’individu, n’est pas un acte moral, car il entraîne un surcroît de charges à la collectivité en cas de contamination, et surtout menace les autres individus encore indemnes.

     

    Mais il faut aller plus loin. La morale kantienne, et plus généralement la morale de notre civilisation occidentale, sont-elles universelles ? Dans les civilisations où l’individu n’est pas pensé en dehors de ses liens sociaux, en dehors des relations qui le lient au groupe auquel il appartient (tribus, castes…), les droits et les devoirs peuvent différer selon les individus. Et les modes d’appréhension de la réalité peuvent diverger. C’est le philosophe Éric Weil, je crois, qui a écrit quelque chose comme ça (citation approximative) : « Quand un Chinois confucéen parle de morale, il parle comme un confucéen, quand il fait des mathématiques, il le fait comme un mathématicien » Il faut être un Occidental imbu de sa soi-disant supériorité morale pour penser que toutes nos règles de comportement sont universelles ou, en tout cas, supérieures à tout autres. C’est avec cette mentalité que s’est développée l’idée de notre « mission civilisatrice » et, par voie de conséquence, le colonialisme. C’est avec ce genre d’idées que, fort de leur puissance technologique, les Etats-Unis se sont érigés en gendarmes du monde. Avec le succès que l’on sait, suite à leurs échecs ou demi-échecs successifs (Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan).

     

    Il faudrait pourtant en rabattre de notre superbe : il n’y a pas qu’une seule façon de voir et de comprendre le monde. C’est ce qu’a superbement analysé l’anthropologue Philippe Descola (Par delà nature et culture, 2005) avec ses quatre modalités – quatre ontologies – qui expliquent les différences de conceptions des relations entre nature et culture : naturaliste (notre civilisation occidentale), animiste, totémiste et analogique. Il vient de récidiver dans un livre qui devrait faire date (Les formes du visible Seuil éd., septembre 2021). A suivre. °

     

    Ceci posé, je constate avec plaisir que les échanges se poursuivent ici.

     

    * Une des formules de l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais seulement comme un moyen ».

    4
    Marie Odile
    Lundi 13 Septembre à 17:12

    Merci Pierre de nous faire réfléchir sur ces sujets.

    J'ai vécu l'avènement de l'individu avec bonheur et évidence, et ai cherché à construire ma vie selon mes aspirations personnelles. Entre autres, le livre "L'invention de soi" de Jean-Claude Kaufmann m'a éclairée sur cette démarche si importante de l'humanité qui s'étend en Occident sur +/- 2siècles jusqu’aux années 1960 (l'explosion de 1968 en serait un symptôme).

    Depuis quelque temps j'ai pris conscience des limites de ce pouvoir qui nous réjouit tant. D'abord au niveau individuel "la fatigue d'être soi" (Ehrenberg) qui peut mener à de graves dépressions quand on ne parvient pas à réaliser son projet de vie, et puis l'équilibre qu'il faut savoir maintenir entre l'individu et la société qui est le sujet de ton propos.

    Oui il y a des circonstances où le bien commun doit primer sur celui de l'individu et il me semble évident que l'épidémie actuelle en est une. Mais pour l'instant mon esprit n'est pas clair sur les critères qui doivent faire préférer l'un à l'autre.

    Quand aux "valeurs universelles", il me semble qu'il existe des aspirations communes à tous les humains, mais il faut en effet être prudent dans ces affirmations car le contexte culturel relativise la hiérarchie des valeurs.

    Dans le même esprit, nous atteignons les limites de la démocratie, qui se révèle fragile et susceptible de remettre le pouvoir entre les mains de zombies, donc devient dangereuse.

    L'être humain est d'une complexité immense, qui permet des variations infinies d'individus et de sociétés. Ce serait tellement plus simple d'avoir quelques règles et de les appliquer à tous sans discernement. Et ça pourrait se révéler plus efficace... Il serait sans doute plus facile de trouver les solutions au changement climatique avec des dictatures qu'avec des démocraties. La liberté c'est magnifique, mais la gestion de milliards de liberté, c'est un sacré problème!

    5
    Pierre M.
    Dimanche 19 Septembre à 17:59

    Tu as raison Marie-Odile,  « il existe des aspirations communes à tous les humains…(mais) … le contexte culturel relativise la hiérarchie des valeurs ».

    Ainsi François Jullien (La pensée chinoise, Gallimard éd., 2015) rappelle par exemple que la « liberté » avait deux expressions dans la Grèce antique : exousia et eleutheria. Le premier c’est le pouvoir de choisir et la liberté de faire ce qui plaît. C’est une valeur universelle. Le second s’appliquait initialement à ceux qui n’étaient pas esclaves et, par la suite, aux institutions comme les Cités qui s’étaient affranchies du joug étranger (les Perses) ou des tutelles claniques ou familiales. En ce sens la Liberté est une invention humaine géographiquement et historiquement datée. Elle a imprégné notre civilisation occidentale au point que nous la posons comme droit universel. Au point que nous pensons qu’il est juste de vouloir l’imposer à l’ensemble de l’humanité. Et François Jullien de faire remarquer que la Chine ne s’est pas constituée comme la Grèce dans une lutte pour l’indépendance civique, mais comme le simple prolongement des structures familiales.

     

    Il faut donc se garder de juger autrui selon nos propres critères de valeur, ou – pire – de vouloir les imposer à autrui. A bien des égards le système chinois nous paraît intolérable. Mais que pensent-ils de nous ? Que pensent-ils du fait que nous enfermions les aînés dans des mouroirs, pudiquement appelés EHPAD (jadis on parlait d’hospices) ? Alors qu’en Chine, le principe de piété familiale hérité des valeurs confucéennes, conservé par le régime maoïste, impose à la famille et plus particulièrement aux enfants, de prendre en charge les aînés. C’est même écrit dans la loi.

     

    Bien sûr, s’il le fallait, je me battrais pour la défense de nos valeurs. Mais pas pour les imposer aux autres. Et nos valeurs ont bien besoin d’être défendues : l’oubli de l’accueil de l’Autre (« Celui qui accueille en mon nom, c’est moi-même qu’il accueille », Marc). Le comble : certaines voix osent aujourd’hui en France remettre en question l’abolition de la peine de mort.

     

    Sous cet aspect, l’égotisme, le libertalisme, l’individualisme, constituent des dangers pour la cohésion de notre société. Nous ne sommes pas individuellement dépositaires de la sagesse universelle.

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