par Pierre MARSAL
5 janvier 2021
Historiquement la vaccination (ou inoculation) a été découverte par Jenner pour la variole à la fin du dix-huitième siècle (Pasteur était plus un aventurier de la biologie, un autocrate, qu’un véritable savant). Mais c’était connu empiriquement depuis longtemps. C’était l’idée de « guérir le mal par le mal » : l’antique mithridatisation par exemple. Cela fait partie de la « théorie des signatures » qui cherchait des correspondances entre tous les éléments de la nature et que l’on trouvait dans les médecines de Paracelse, dans l’alchimie, et qu’on retrouve encore aujourd’hui dans des pratiques soi-disant médicales comme l’homéopathie.
La vaccination est fondée sur des bases scientifiques plus consistantes. C’est une propriété commune à tous les animaux (les végétaux ont des mécanismes de défense différents mais tout aussi fascinants). Tout corps étranger venant agresser un organisme vivant (antigène) engendre des substances qui viennent neutraliser son action toxique (anticorps). A la naissance nous avons déjà un stock de ces anticorps innés et les bébés, toujours en proie à divers bobos, n’arrêtent pas d’en fabriquer. En cas d’agression brutale, violente, inconnue, notre organisme fabrique de nouveaux anticorps, mais cette génération peut être insuffisante ou trop tardive. La vaccination a pour but d’accélérer et de rendre plus efficiente cette réaction en présentant à notre organisme des leurres, genre canada-dry, qui ressemblent à l’agresseur potentiel mais en moins méchant. Notre organisme réagit de deux façons : en fabriquant des globules blancs tueurs (lymphocytes T) et des anticorps (produit par les lymphocytes B) qui reconnaissent les antigènes et se collent à eux pour les paralyser.
Il existe de très nombreux types de vaccins (au moins une dizaine : à virus inactivé ou atténué, à protéines recombinantes, vecteurs viraux, etc.) fondés sur le même système : prendre et manipuler tout ou partie du virus pathogène et injecter ces produits protéiques rendus inoffensifs afin de stimuler le système immunitaire et lui faire produire les anticorps ad hoc. Ce qu’il y a de nouveau avec les vaccins à ARN c’est qu’ils pénètrent directement dans nos cellules pour obliger celles-ci à produire elles-mêmes les protéines nécessaires au déclanchement de la réponse immunitaire en cas d’attaque par le virus. C’est bien plus facile à cibler, en principe beaucoup plus efficace, beaucoup plus facile à fabriquer quand on connait les séquences du virus auquel on veut s’attaquer. Mais aussi plus fragile, sans doute plus fatigant pour nos cellules qui doivent produire tout ça. En contrepartie, aucun adjuvant n’est nécessaire, comme ces sels d’aluminium contestés par certains, sans raison bien fondée.
Et surtout il y a beaucoup d’inconnues. C’est la première fois que cette thérapie est utilisée chez l’homme (mais déjà utilisée en médecine vétérinaire) : on n’a pas de recul pour connaître les éventuels effets indésirables. En particulier, puisqu’il n’y avait pas de personnes de plus de 80 ans dans les volontaires des phases I, II et III, quid pour les petits vieux comme moi ? Les pensionnaires des EHPAD serviront ils de cobayes ? Mais ce que beaucoup redoutent (mon pharmacien par exemple) ce sont les effets éventuels sur le génome humain, des sortes de thérapies géniques incontrôlées. Il faut donc être clair sur ce sujet.
Il faut rappeler que notre génome est constitué de 23 paires de chromosomes, chacun fait d’une molécule d’ADN. Chaque ADN porte les gènes (entre 20 000 et 25 000 chez les humains) qui, en quelque sorte, constituent le « programme » (ce n’est qu’une métaphore) dont dépend notre fonctionnement. Pour que ce programme soit exécuté il faut qu’il soit transmis aux « ouvriers » qui font fonctionner la machine : c’est le rôle de l’ARN, plus exactement de l’ARNm (m pour messager) qui copie les instructions inscrites sur l’ADN et va les porter aux ribosomes, véritables « usines » de fabrication de toutes sortes de protéines, situés dans le cytoplasme de nos cellules.
C’est donc ce que fait notre vaccin : l’ARNm au lieu de venir du noyau central vient de la piquouse. Mais pour cela il a fallu qu’il pénètre dans la cellule : tout nu il aurait été détruit par nos anticorps natifs comme n’importe quelle protéine étrangère. Alors on utilise une astuce : on l’enrobe dans une nanoparticule huileuse, ce qui fait que, ni vu ni connu, il pénètre dans les cellules du muscle dans lequel il est injecté. Et il va faire bosser les ribosomes.
Ce que craignent certains c’est que cet ARNm viral ne se contente pas de cela et qu’il aille jusque dans le noyau et modifie l’ADN des chromosomes. Ce serait la cata pour certains : un être humain génériquement modifié ! En fait le risque est anecdotique. Il faudrait une autre enzyme (la transcriptase inverse, pour les initiés) qui retranscrive cet ARN en ADN et le fasse pénétrer dans le noyau de la cellule. C’est théoriquement possible car il existe des tas de vieux vestiges d’anciens rétrovirus dans les cellules, mais ils sont inactifs depuis longtemps. Ou si on injectait le virus du SIDA en même temps ! Et même dans ces cas extrêmes il y a peu de chances que cela fasse beaucoup plus de dégâts que ces mutations permanentes que nous subissons tous quotidiennement : dans les premiers instants de leur naissance deux jumeaux ont déjà de petites différences génétiques. On estime par exemple qu’une cellule reproductrice a une probabilité de 1/10 pour qu’elle ait subi une mutation spontanée (le plus souvent récessive donc sans incidence directe marquée sur la descendance directe).
Qui plus est, en admettant même que de telles mutations s’installent durablement, elles demeureront strictement limitées aux cellules des muscles où se fera l’injection, sans possibilité de se répandre ailleurs. En tout cas pas vers les organes de la reproduction et donc elles ne seront pas transmissibles.
Au total :
- d’un point de vue individuel il y a sans doute un petit risque à se faire vacciner (mais on n’a aucune idée de la nature de ce risque et de son importance), mais c’est vrai pour tout acte médical ;
- d’un point de vue collectif, il y a un très grand intérêt à le faire ;
- pourtant subsistent encore beaucoup d’inconnues : durée d’immunisation, contagiosité après vaccination, compatibilité entre vaccins en cas de revaccination…
Tenant compte de tout cela, par civisme donc, je me ferai vacciner dès que possible, sous réserve d’informations nouvelles qui pourraient inciter à la prudence.
Dernière question : les responsables politiques et sanitaires doivent-ils donner l’exemple ou bien ne pas bénéficier de passe-droit privilégié ?
Mais ne soyons pas dupes non plus : les vaccins à ARN (ou à ADN) c’est l’avenir, la poule aux œufs d’or des grands labos. On va sans doute assister à une explosion de ceux-ci qui remplaceront les vaccins plus classiques. Dans notre système capitaliste c’est tout de même le « pognon de dingue » qui guide le bal : pourquoi toujours pas de vaccin contre le SIDA ? Peut-être parce que la trithérapie fonctionne et génère de la thune.