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Questions enfantines

par Jean-Jacques VOLLMER

20 mai 2024

 

Victor Hugo, dans « L’art d’être grand-père », a émis cette affirmation lapidaire : « Un énorme besoin d’étonnement, voilà toute l’enfance ». Il l’explique et l’illustre dans son ouvrage, mais prise isolément, cette phrase suscite une certaine réserve.

C’est un lieu commun de s’extasier devant les interrogations des enfants et leurs « pourquoi » qui s’enchaînent interminablement, au point que les adultes, au bout d’un certain temps, finissent par lâcher prise en avouant « Je ne sais pas », ou en disant, agacés, « Ça suffit », « Parce que c’est comme ça » ou même « Assez avec ces questions idiotes, va jouer ». Mais généralement, ces questions sont loin d’être triviales et touchent aux fondements de la philosophie qui, comme chacun sait, est l’art de poser de bonnes questions sans jamais pouvoir donner de réponses définitives comme la science est censée le faire.

Nous avons tous été confrontés à ce genre de situation avec nos enfants, à un moment ou un autre. Les exemples fourmillent, en voici un, vécu personnellement, mais pas du tout philosophique. Quoique...

Dans l’ascenseur qui m’emmène dans mon appartement du 16e étage avec ma fille de cinq ans, est monté avec nous un homme de couleur qui appuie sur le bouton du 14e. Elle le regarde attentivement de haut en bas et dès le 2e étage me pose bien distinctement la question que je craignais : « Dis papa, pourquoi il est noir le monsieur ? » Gêne réciproque entre le monsieur et moi… Que répondre ? Je m’aperçois que c’est difficile, aucune réponse n’est satisfaisante. Je hasarde : « Parce qu’il est né en Afrique ». Elle enchaîne « C’est où l’Afrique ? » « C’est un pays lointain, je te montrerai sur la carte » « C’est quoi une carte ? » « Je t’expliquerai à la maison » Quelques secondes de silence. « Et pourquoi ils sont noirs en Afrique ? » Ça y est, ça recommence ! « Euh, parce que c’est comme ça, nous en Europe on est blancs, et en Chine ils sont jaunes ». Elle s’apprête à continuer, sûrement avec une remarque du genre « Jaune comment ? » ou simplement « Pourquoi ? », mais on est arrivés au 14e et avant de descendre, le monsieur tout noir me dit en souriant : « Vous savez, je ne suis pas né en Afrique, mais à Bécon les Bruyères »…Dans le laps de temps qui reste jusqu’au 16e, elle trouve encore le moyen de me claironner : « C’est où, Bacon les Ruyères ? » Pff !

Au-delà de cet exemple amusant (ils le sont tous, à vrai dire), on peut remarquer qu’il n’y a pas de réponse évidente à cette question simple. Pourquoi les gens ont-ils la peau noire en Afrique ? Il y a une réponse scientifique (la mélanine), mais qui la connaît ? Et même si on la connaît (voir Wikipedia où elle occupe deux pages), comment l’expliquer à un enfant entre le RDC et le 14e étage de l’immeuble, sans s’attirer de nouvelles questions tout aussi délicates : « C’est quoi la mélanine ? » « Et pourquoi ils en ont et pas nous ? » etc etc. D’ailleurs, en sortant de l’ascenseur, je suis allé voir le Robert, mais j’étais à peine moins bête ensuite…

On voit aussi, à la lumière de la peau noire, que la question de Victor Hugo est mal formulée. Ma fille n’a pas besoin d’étonnement, s’étonner n’est  pas un besoin, (ça ne veut rien dire), elle a besoin de réponses aux questions qu’elle se pose sur le monde qui l’entoure. Peu à peu, comme nous l’avons sûrement fait étant petits, elle comprendra intuitivement et inconsciemment que les réponses qu’on lui donne sont partielles, incomplètes, ou compliquées, et qu’elles le seront toujours. L’arrivée à l’âge adulte se traduira par la diminution, voire l’arrêt de ce questionnement en fonction de sa curiosité propre : elle acceptera de plus en plus les choses telles qu’elles se présentent sans vouloir toujours tout expliquer. Au besoin de connaissance se substituera la nécessité de l’action.

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C
Un petit truc me chiffonne, Pierre :  Tu écris que l’étonnement est « la faculté de s’interroger face à un phénomène qui semble tellement naturel que le commun des mortels l’accepte sans réfléchir. » C’est assez contradictoire car devant une évidence qui nous semble « naturelle »  on peut s’étonner mais on ne s’interroge pas, on admet. Ainsi j’ai longtemps cru, jusqu’à mes 4 ou 5 ans peut-être, que le cheval était le mari de la vache, le couteau celui de la fourchette et mon oncle celui de ma tante. Plus tard et à différents âges, j’ai appris que j’avais tout faux, que mon oncle par exemple était lui aussi… « une tante ! » Et de tout ceci je fus fort étonnée ! j’en conclus, aujourd'hui,  peut-être à tort, que l’étonnement n’est pas une interrogation, en revanche il peut la soulever et c’est là qu’intervient la curiosité et le désir de réponse.<br /> A ce propos tu écris plus bas que les réseaux sociaux ne donnent pas toujours les réponses pertinentes et appropriées aux enfants et ados (j’ajouterais qu’il en est de même pour les adultes.) Les parents, profs, éducateurs se plaignent de la place prise par le numérique dans la vie des enfants et les voilà chargés (je parle des professeurs) d’une nouvelle mission : développer l’esprit critique des écoliers, collégiens et lycéens face aux réseaux, à l’IA. Raphaël Einthoven souhaite qu’élèves et étudiants planchent sur leurs travaux avec papier et crayon, méthode qui donne plus de temps dit-il à la réflexion que le  clavier des smartphones et tablettes. Je suis de son avis. La mission des professeurs consiste à transmettre le savoir ; mais enseigner ne consiste pas à remplir des vases vides. Il faut aussi guider les enfants, les aider à acquérir l’émancipation intellectuelle et morale qui fera d’eux des citoyens.  Il faut leur apprendre à s’adapter au monde qui vient et c’est là que se trouve  le problème car comment s’adapter à un monde qui ne nous offre que des inconnus ? <br />  <br /> D’ailleurs dans ton texte introduit par la question : « Faut-il promouvoir une exception agricole et alimentaire ? », on entend bien l’inquiétude du monde de l’agriculture devant la situation de l’alimentation mondiale pour l’avenir.   <br />  <br />  <br />  <br />  <br />  <br />  
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C
Différence entre l'étonnement et la curiosité : <br /> L'étonnement :  ou : !!!<br /> La curiosité :     ou : ?<br />  <br /> L'étonnement précède la curiosité qui incite à chercher une explication à ce qui nous a surpris. 
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P
Belle histoire et riche d’enseignements. <br /> L’étonnement est à la base de toute recherche. C’est la faculté de s’interroger face à une évidence, à un phénomène tellement habituel ou qui semble tellement naturel que le commun des mortels l’accepte sans réfléchir. Seuls ont cette capacité d’étonnement, cette curiosité (je ne sais pas quelle est la nuance entre ces deux termes) les enfants, les philosophes et les savants. Les poètes aussi peut-être. Pour Aristote, dans sa Métaphysique, c’était en effet l’origine de la philosophie, laquelle intégrait ce qu’on désigne aujourd’hui comme sciences. S’étonner qu’une pomme tombe vers le sol et c’est le point de départ – parait-il – de Newton.<br /> John Dewey, philosophe et psychologue américain a été l’un des premiers à insister sur l’étonnement comme moteur de l’apprentissage. Tout comme, plus récemment, Philippe Meirieu, spécialiste français des sciences de l’éducation, mettait l’accent sur le puissant stimulant qu’est l’ennui à l’école.<br />  <br /> L’étonnement est stérile lorsqu’aucune réponse n’est apportée. Une réponse que l’on a la capacité de trouver seul, ou –s’agissant d’enfants – la réponse de parents ou d’éducateurs. De nos jours hélas ce sont les réseaux sociaux qui donnent des réponses pas toujours pertinentes et appropriées à nos enfants et à nos ados.<br /> Ce n’était sans doute pas mieux dans l’ancien temps, si l’on en croit les humoristes de l’époque : je ne sais plus si c’était Fernand Raynaud ou Jacques Bodoin qui faisait répondre systématiquement un père à son fils qui le questionnait « C’est étudié pour ! »
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C
les enfants sont d'excellents psychologues !
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C
LORSQUE L’ENFANT PARAÎT…<br />  <br /> « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris… » OH ! Pauvre gosse !<br /> « Pauvre gosse ! », me suis-je exclamée lorsque notre prof de français en classe de sixième nous a lu ces premiers vers de l’œuvre de Victor Hugo : « L’art d’être grand-père ». J’avais alors 6 petits frères et sœurs – les derniers arriveraient plus tard - et avais donc acquis une certaine expérience dans « l’art d’être grande sœur » ; aussi la vision de grands-mères, cousins et tontons éméchés, sortant de table après un gueuleton bien arrosé et tapant bruyamment dans les mains en poussant de grands cris autour du berceau …  excusez-moi mais ça m’a choquée !  Jamais je n’aurais cru Victor Hugo et sa famille capables de tels comportements  : il   avait l’air si distingué !      <br /> Petite bourde donc de cet homme admirable qui pond cette série de 24 longs poèmes, tous plus assommants les uns que les autres, à l’attention de ses petits-enfants. (L’histoire ne dit pas s’ils les ont lus et d’ailleurs  cet avis  n’est que celui  d’une bien piètre lectrice ; il ne doit pas perturber celui de ceux et celles qui l’ont lu - jusqu’au bout ! - et admiré…)<br /> Tu en relèves une autre, Jean-Jacques, en qualifiant de lapidaire cette affirmation : « un énorme besoin d’étonnement, voilà toute l’enfance. »  Je te donne raison lorsque tu écris que l’étonnement n’est pas un besoin. Mais bon, nous ne sommes pas là pour pinailler sur les termes utilisés par un de nos plus grands écrivains ; sans doute s’est-il laissé emporter par son lyrisme et la cadence effrénée de ses alexandrins.<br /> Attardons nous plutôt sur le mot « étonnement » :  l’étonnement est une faculté qui n’est pas réservée qu’à l’enfance. S’il est parfois pris pour de la « naïveté », terme alors confondu avec celui de « niaiserie » par ceux qui ont des avis sur tout et sont pétris de certitudes, il suffit de se rappeler le très sage Aristote qui a la fin de sa vie reconnaissait : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » La philosophie est un chemin d’humilité et de recherche permanente. Et ce chemin qui commence dès l’enfance se poursuit jusqu’à la fin de la vie.  <br /> L’être humain s’est différencié des animaux par son insatiable curiosité :  tout ce qui l’entoure l’étonne et l’interroge. Il cherche des réponses à tout et n’admet pas de n’avoir point de réponse. Il reproduit ce qu’il voit et chaque représentation est une interrogation sur lui-même et son environnement. Je pense aux statuettes paléolithiques, appelées Vénus, datant de la préhistoire. La plupart ne mesurent pas plus de 4 cm. Tout laisse croire qu’elles ont été façonnées par des femmes, presque des enfants, qui se représentaient pour mieux observer cette pierre qu’elles avaient sculptée à leur image dans le creux d’une main, comme les jeunes filles d’aujourd’hui observent leur image captée par un selfie. Elles s’interrogeaient sur leur sexe, leur ventre qui s’arrondissait et allait donner naissance à un petit d’homme. Imaginer les angoisses et douleurs de ces petites filles lors de l’accouchement nous émeut profondément et nous plonge dans un recueillement fait de gratitude pour leur courage. Que pouvaient-elles comprendre ?   <br /> Chaque fois que les Hommes ont acquis une connaissance, une autre énigme s’est immédiatement présentée à eux. A force de recherches et de découvertes ils sont devenus savants.<br /> Cependant ils risquent de manquer l’essentiel s’ils perdent la faculté d’admirer qui conduit à ne créer  ce qui  est bon pour l’Humanité et le monde qui nous entoure.<br /> Et pour finir, une petite histoire !<br /> Alice, ma petite-fille 6 ans :<br /> -          Maman, je peux offrir un cadeau à ma maîtresse ? Y’ ma copine qui lui a donné un bouquet de fleurs de son jardin . Tu sais, moi aussi je l’adore ma maîtresse.<br /> -          On peut lui acheter des chocolats si tu veux.<br /> -          Oh, oui maman, s’il te plaît, elle va sûrement aimer, elle est très grosse ma maîtresse !<br /> Le lendemain Alice part toute fière à l’école avec sa jolie boîte de chocolats. A 16 h 30 sa maman va la chercher et voit Alice courir vers elle, en larmes :<br /> -          Maman, ma maîtresse elle m’aime pas !<br /> -          Mais pourquoi, elle n’était pas contente quand tu lui as offert les chocolats ? Elle ne t’a pas dit merci ?<br /> -          Si,  elle a dit merci et elle m’a fait un sourire avec ses dents.<br />  <br />  <br /> -           <br />     <br />  
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